Un quart d’heure plus tard, l’inspecteur Wood Baley se tenait sur le perron du commissariat central de Coruscant et observait la foule de passants qui circulait sur cette avenue piétonne. La matinée ne faisait que commencer, mais la capitale était en pleine ébullition… elle ne dormait jamais. Dans les premières lueurs du jour, le ciel était engorgé de speeders et de vaisseaux spatiaux qui allaient et venaient en files ininterrompues. S’il y avait des centaines et des centaines d’individus qui défilaient sous ses yeux, son regard ne pouvait réellement se détacher de la gracieuse silhouette féminine qui venait de descendre les marches de l’escalier en haut duquel il se trouvait. Si son histoire était vraie, elle n’oserait probablement jamais revenir sur le monde capitale. Il ne reverrait jamais cette belle jeune femme. Myri Latolen…
Il la vit alors se tourner vers la gauche avant de faire des gestes éloquents, comme si elle était au beau milieu d’une conversation animée avec… personne. Personne dans la foule ne semblait lui parler. Certains la regardaient, visiblement étonnés, mais aucun de lui adressait la parole. Elle devait parler toute seule.
- Même les jolies filles peuvent être complètement folles… soupira l’inspecteur qui venait de terminer un nouveau café, avant de tourner les talons et retourner à son bureau.
L’Inquisiteur avait raison, il n’avait pas de temps à perdre. Un réseau de prostitution forcée venait de disparaître, et ce n’était pas pour lui déplaire. Même si son esprit logique répugnait à accepter la version de la jeune femme, il avait tout un tas d’autres enquêtes à mener. Toutes plus importantes que celle-ci.
*
Alors qu’elle venait de quitter la dernière marche de l’escalier du commissariat, harassée par la fatigue accumulée depuis la veille, Myri Latolen ferma les yeux pour profiter pleinement de la sensation de liberté. Le bruit ambiant l’empêchait de se sentir aussi décontractée que sur Dantooine mais, après la nuit qu’elle venait de vivre, la chaleur des rayons de lumière naturelle lui fit le plus grand bien.
Comment Jay pouvait-il supporter de vivre dans un tel enfer…
Une étrange sensation la tira subitement de ses pensées et lui fit ouvrir les yeux. Lorsqu’elle tourna la tête sur sa gauche, elle ne put s’empêcher de sursauter. Il était là !
Il s’agissait très probablement d’un être humain, enfermé dans un large vêtement qui masquait son corps et voletait dans la brise matinale. Son visage était en grande partie dissimulé dans l’ombre d’une large capuche, mais Myri pouvait voir ses yeux lumineux à travers les ténèbres. Il paraissait légèrement différent de l’apparition dans le hangar. Il lui apparut alors que l’homme n’était pas fait de matière, et que les badauds passaient au travers sans même se rendre compte de sa présence. Un véritable spectre constitué de lumière… ou un hologramme, peut-être ?
- Qui êtes-vous ? se risqua-t-elle à demander.
Comme l’autre ne répondait pas, la jeune femme pointa un index dans sa direction.
- À cause de vous j’ai passé la nuit au poste, comme une criminelle ! s’emporta Myri.
Mais sa colère ne dura pas, et après un court instant elle leva les mains en signe de reddition.
- Excusez-moi… c’est la fatigue. commença-t-elle. Vous m’avez sauvé la vie, ainsi qu’à toutes ces femmes dans le hangar.
Il lui vint à l’esprit que personne ne pouvait voir ce fantôme, et que quiconque aurait prêté attention à elle en aurait déduit qu’elle avait perdu l’esprit. Mais tout cela n’avait aucune importance à ses yeux.
- Est-ce que vous êtes une sorte de… d’ange gardien ? questionna-t-elle tout bas. Même si… je n’avais jamais imaginé les anges gardiens en assassins… non pas que je les plaigne… enfin, si, mais… bégaya la jeune femme.
Après avoir respiré un court instant, elle tenta de se reprendre.
- J’ai un peu de mal à les plaindre, c’est sûr… c’était des esclavagistes, des types sans scrupules ni morale… ils méritaient probablement leur sort. conclut-elle avec un haussement d’épaules.
- Sois plus prudente, à l’avenir.
Elle n’avait pas rêvé ! La voix avait résonné dans son esprit, mais elle l’avait bien entendue !
Subitement, l’apparition changea du tout au tout pour donner l’image d’un homme au sourire chaleureux, vêtu d’une tunique claire. À ses côtés se tenait une dame en tenue semblable, dont les longs cheveux probablement blonds cascadaient sur les épaules. Elle tenait le bras de l’homme et souriait également. Tous deux la regardaient intensément, et dans leurs yeux se lisait un amour infini.
- Nous sommes avec toi, Myri. Mais ton monde n’est plus le nôtre… nous ne pourrons toujours lui demander d’intercéder en ta faveur. déclara l’homme fantomatique. La Force cherche à demeurer neutre.
- Tu es une magnifique jeune femme, Myri. ajouta plus légèrement la silhouette féminine. Prends soin de toi, et profite de ta vie !
Elle aurait voulu leur parler, savoir qui ils étaient et de qui ils parlaient…
Comment la connaissaient-ils ? Cette entité en laquelle beaucoup voyaient une superstition, la Force, existait-elle donc vraiment ? Et de quoi s’agissait-il ?
Déjà le couple diaphane disparaissait aux yeux de la jeune humaine.
- Ne partez pas, attendez ! implora-t-elle tandis qu’elle tendait le bras dans leur direction avec le fol espoir de saisir l’insaisissable.
Mais les deux individus avaient disparu, probablement à jamais. Elle sentit des larmes perler aux coins de ses yeux.
- Pourquoi pleurer des gens que tu ne connais même pas ? demanda une voix masculine dans son dos.
Elle avait désormais les yeux embués, et regrettait de n’avoir pas emporté la boîte de mouchoirs de l’inspecteur.
- Je ne sais pas, répondit Myri sans se retourner. C’est très étrange… j’ai la sensation…
- De les connaître. termina la voix calme de celui qui se trouvait derrière elle. Ils vivent à travers toi.
- Sont-ils…
Myri n’acheva pas sa question. Une partie d’elle en connaissait la réponse. Ces gens, ces fantômes, étaient probablement morts. N’était-ce d’ailleurs pas le propre des fantômes, d’être morts ?
- Il n’y a pas de mort. commenta la voix de l’homme.
Un sentiment étrange s’empara d’elle. La jeune femme s’essuya les yeux d’un revers de la manches et se tourna pour voir qui s’adressait à elle. Elle constata, troublée, que personne ne lui faisait face. Son regard se porta toutefois sur un individu qui se tenait dos à elle, dans un large vêtement sombre à capuche qui flottait dans le léger courant d’air ambiant. Il n’était qu’à quelques pas d’elle, et quelque chose soufflait à la jeune femme que c’était sa voix qu’elle avait entendu… un sentiment inexplicable, qui dissipait tout doute. Il ne paraissait pas très grand, mais elle se sentit impressionnée. Comme si une aura d’énergie émanait de cet individu. S’agissait-il de celui qui l’avait sauvée la nuit dernière ?
- Il te l’a expliqué, je ne te sauverai pas toujours ainsi. Sois plus prudente, à l’avenir.
Aussi incroyable que cela puisse paraître, elle eut à cet instant la certitude qu’il lisait dans son esprit. Elle vit alors la silhouette se tourner légèrement, et la pâleur de son visage apparut tandis qu’il se tenait de profil. Une lueur jaune brillait dans l’ombre, à l’emplacement où devait se trouver son œil gauche.
- Après tout ce que tu as vu, lire dans les esprits te parait donc encore si incroyable ? l’interrogea-t-il.
- C’était vous, n’est-ce pas ? Les éclairs, les flammes… parvint-elle à articuler.
- C’était moi. Ou était-ce toi ? Simple question de point de vue, Myri. Tu souhaitais échapper au sort qu’ils te réservaient. Tes pensées ont pris forme.
Elle ne savait quoi répondre, et il ne lui en laissa pas le temps. Il se tourna de manière à lui faire face entièrement et posa son regard sur elle, ses yeux brûlaient à présent d’une lueur bleu-vert.
- Ne crains rien, tes souvenirs vont être altérés et tu n’auras aucune séquelle psychologique. Personne ne pourra forcer ton esprit à revivre ces moments, pas même cet humain. Cet… empereur. D’ailleurs, personne ne souhaitera plus t’interroger à ce sujet, leurs esprits subiront également une altération.
Il garda le silence un instant avant de répondre à une interrogation qu’il sentait poindre dans l’esprit de la jeune femme.
- Je peux faire cela, oui. Et ce ne sera pas douloureux, tu peux me faire confiance. En fait, personne ne s’apercevra de rien. Le monde continuera de tourner, et les hommes continueront de se battre pour le pouvoir. Rien n’aura changé, pour ainsi dire.
Cette fois, l’homme semblait n’avoir plus rien à lui dire. Il détourna la tête et commença à s’éloigner.
- Mais qui êtes-vous ? s’exclama-t-elle tandis qu’il ne semblait plus lui prêter la moindre attention.
La jeune femme constata tout à coup que le large vêtement flottait dans les airs et s’enveloppait peu à peu de la lueur bleutée qu’elle connaissait désormais si bien.
- Une sorte de… super héros, comme dans les séries de l’Holonet ? marmonna Myri pour elle-même tandis que l’étrange personnage s’envolait vers les cieux de Coruscant sans que personne ne paraisse y prêter la moindre attention.
Malgré ce qu’avait dit ce mystérieux individu, elle ne voyait pas comment elle pourrait oublier ce qui lui était arrivé cette nuit, dont le souvenir était si douloureux…
- Myri ! Myri, par ici !
Lorsqu’elle entendit la voix qui l’appelait, Myri Latolen se retourna avec un large sourire. Elle aurait reconnu la voix de son frère entre mille.
- Jay ! Tu es venu me chercher ! s’écria-t-elle tandis qu’elle se jetait dans ses bras.
- Eh oui, sœurette ! Qu’est-ce que tu croyais ? Je ne voulais louper la sortie de prison de ma sœur pour rien au monde ! Mais n’y prends pas trop goût, hein…plaisanta Jay avec un sourire.
- Je n’étais pas en prison ! s’exclama la jeune humaine avant d’éclater de rire. Tu ne travailles pas ce matin ?
- C’est ton anniversaire, tu as oublié ? demanda-t-il avec un air faussement sérieux. J’ai pris ma journée spécialement !
Il sortit un petit paquet qu’il avait dans la poche et le tendit à Myri, qui l’avait libéré de son étreinte.
- Tiens, bon anniversaire petite sœur !
- Merci !
Tandis qu’elle s’échinait à déchirer l’emballage cadeau, Jay ne put s’empêcher de la taquiner.
- Alors, qu’est-ce que tu as fait pour te retrouver au commissariat ?
- Oh, pas grand-chose en vérité… je suis allée à une soirée qui avait l’air sympa, mais la police a débarqué pour arrêter des types… trafic de stupéfiants, je crois. répondit-elle. Je les ai accompagnés au poste pour répondre aux questions de routine, comme dans les séries de l’Holonet !
- Toujours fan de ces séries, hein ? s’amusa Jay. Et tu sors sans veste ? Tu vas prendre froid…
- J’ai dû l’égarer durant la soirée.
- Ferme un peu ta chemise alors, cette période de l’année est un piège sur Coruscant !
Comparée à la salle d’interrogatoire climatisée dans laquelle elle avait passé quelques minutes, la température ambiante lui convenait parfaitement. Et elle aimait particulièrement le maillot de corps couleur paille qu’elle portait sous sa chemise, lequel se mariait plutôt bien avec sa chevelure blonde. Un coup d’œil à son haut lui fit découvrir une petite tâche sur ce dernier. Elle porta machinalement le tissu à son nez et ne put retenir une grimace à l’odeur du café. Elle pria mentalement pour que la trace parte au lavage, et se demanda comment une goutte de café avait pu arriver là, tandis qu’elle redirigeait ses efforts sur le paquet cadeau.
- Ah ! Ça y est ! s’exclama-t-elle victorieusement alors que l’emballage venait de céder sous ses assauts répétés. Qu’est-ce que c’est que…
- Des places pour un spectacle son et lumière fabuleux ! Enfin, à ce qu’il parait. Un collègue parmi les jeunes m’avait aussi suggéré de t’emmener au
Sheev’s, mais je sais que tu es plutôt spectacles ! expliqua Jay avec un clin d’œil.
- Le
Sheev’s ? demanda la jeune femme, étonnée.
- Oui, il parait que c’est la boite à la mode… tu connais ?
- J’ai dû voir ce nom sur l’Holonet, et comme il est bizarre il m’a certainement marquée… conclut-elle après avoir cherché dans sa mémoire où elle avait bien pu lire le nom de cet établissement. Je préfère largement le spectacle !
- Nous irons ce soir, pour terminer une journée d’anniversaire bien remplie, je te le garantis ! promit-il. Mais tu es peut-être fatiguée, j’imagine que tu n’as pas beaucoup dormi ?
- Tu parles, ils m’ont questionnée cinq minutes tout au plus ! s’amusa-t-elle. Ils voulaient me garder sous la main au cas où, alors je n’ai pas pu rentrer… mais ne t’en fait pas, l’inspecteur m’a prêté son canapé pour dormir, je suis en pleine forme !
Jay regarda autour de lui et avisa un restaurant qui se trouvait non loin.
- J’espère que tu n’as pas pris de petit-déjeuner, je meurs de faim… laissa-t-il échapper, ce qui fit rire sa sœur.
- Tu plaisantes ! Ils n’avaient que du café…
- Aïe ! s’exclama Jay. Quel manque de discernement ! ajouta-t-il avec un clin d’œil complice.
La grimace par laquelle elle lui répondit fut assez éloquente. Il le savait, rien ni personne ne pourrait faire aimer cette boisson à sa sœur, et Jay s’empressa d’écarter l’idée du café.
- Tu vois ce petit bistrot, juste là ? lui demanda-t-il tandis qu’il indiquait du doigt un établissement à la façade sobre. Il parait qu’ils ont le meilleur thé de Coruscant ! Ce qui doit vouloir dire qu’ils ont le meilleur de la galaxie !
- Fantastique ! s’écria sa sœur avec joie.
Le visage de Myri resplendissait d’un sourire radieux tandis qu’ils se dirigeaient vers le restaurant d’un pas plein d’entrain. La jeune femme était heureuse de passer son anniversaire avec son frère, et bien que le programme de la journée soit une surprise, elle savait déjà que son séjour sur Coruscant resterait parmi les meilleurs souvenirs de sa vie.