Tomab17 a écrit :Je ne vois pas en quoi utiliser des artwork détruit un scénario. Ca me semble être la base. Tout scénario s'inspire de scènes, comme tout roman d'ailleurs. On ne sort pas de sa seule tête une histoire toute faite. On relie des impressions, des scènes, qu'on a puisé dans la réalité ou dans des artworks ou concepts et on les lie par un fil rouge. Ca se construit ainsi, bout par bout. L'idée qu'on sort un scénario de son chapeau magique comme ça d'un seul bloc n'a aucun sens. Tout processus d'écriture se base sur des faits. Il en est de même par exemple pour le journalisme : on prend des citations, on prend des paroles, des photos et on bâtit un article ou une enquête avec avec un angle, un fil rouge. C'est exactement pareil avec un livre ou un film. On a besoin d'avoir des supports sur lesquels broder et bâtir une histoire. Avoir des contraintes pour l'écriture, c'est normal, c'est le principe même. C'est mon métier (journalisme) donc je parle en connaissance de cause.
C'est aussi le mien depuis une vingtaine d'années. Mais dans un reportage, un magazine ou un documentaire, ton montage est dicté par une réalité. C'est le réel qui impose ton fil rouge, ton "ours", ou en amont ton séquencier ou ton synopsis. Tu vas articuler ensuite un montage autour de séquences ou sonores forts, mais qui, en principe, témoignent d'une même réalité, découlent d'une même base factuelle. Après ton souci, c'est que le montage, le rythme, le commentaire racontent et retranscrivent au mieux la réalité dont tu témoignes (si tu t'inscris dans une démarche journalistique bien entendu).
Dans une fiction, le réel n'est pas une donnée exogène, sauf lorsque tu t'appuies sur des faits réels et encore. Dans une fiction inspirée du réel, tu peux t'autoriser à modifier le réel pour rendre les enjeux plus lisibles, compréhensibles. C'est même souvent nécessaire, ne serait-ce que pour ne pas multiplier à foison les personnages par exemple, pour fluidifier le récit.
Là dans un Star Wars, c'est toi qui décide du réel. Tu as une histoire déjà existante sur laquelle baser ton travail. Mais après tu es libre de décider qu'il y a encore d'immenses débris de l'Etoile de la Mort ou que Palpatine est encore en vie ou que tu veux des Stormtroopers rouges ou qu'il y aura une flotte de milliers de Croiseurs impériaux dans le ciel d'une planète.
Le cinéma, c'est effectivement des visuels forts, du spectacle, faire vivre au spectateur des choses qui dépassent l'entendement, surtout dans ce registre fantasy/SF. Mais après, ça reste du cinéma, pas un manège de parc d'attraction. Il faut que ta séquence forte, ton image forte prenne sens dans une histoire, un scénario, une narration. Ce n'est pas un truc qu'on te balance comme ça et après on passe à autre chose.
Je trouve personnellement que c'est le défaut de TROS qui privilégie des choix purement visuels parfois au détriment de la narration, ce qui oblige à tendre de gros filets. Et au final, sur moi, ça ne fonctionne pas toujours. Parce qu'on nous bastonne d'images, sans qu'on ait le temps d'y réfléchir, ni de les enregistrer, ni de se les approprier. TROS m'a donné le sentiment d'amorcer des scènes sans vraiment s'emmerder à les construire véritablement, ni même à les conclure. Et du coup, je n'ai quasiment retenu aucune scène véritablement mémorable dans ce film, à la différence des deux précédents films.
On peut ne pas aimer TLJ. Mais Johnson prend un soin réel à traiter jusqu'au bout toutes les scènes. Il ne laisse rien en suspens, même s'il a du parfois "sortir les ciseaux" au montage. Il y a un début, un déroulement, une fin. Du coup, ses scènes parviennent à imprégner. Et Johnson leur donne du sens. Les speeders sur Crait qui dessinent des arabesques rouges sur le sol salé, c'est un concept visuel, mais ça prend visuellement du sens pour illustrer un baroud d'honneur de la Résistance qui se fait laminer (le rouge du sol sous le sel évoque le sang et le massacre que subit la Résistance, décimée, sans montrer d'ultra-violence à l'écran).
De même, quand Luke fait face aux TB-TT du PO en sortant de la porte blindée en flammes, évoquant Toshiro Mifune dans le "Yojimbo" de Kurosawa, c'est un choix génial sur le plan visuel mais c'est chargé de sens. C'est pas seulement un truc cool. Et c'est au service de l'histoire qui est racontée. On est à la fois dans l'imagerie du samouraï, dans celle du phénix qui renaît de ses cendres... la forme est au service du fond.
Dans TROS, trop souvent, le fond essaie de s'adapter, parfois laborieusement, à la forme. La critique ici n'est pas d'utiliser des artworks pour bâtir un film. C'est un travail indispensable. Ce que je critique davantage c'est le primat du concept visuel "cool" qui prend le pas sur tout le reste. J'aurais parfois aimé plus de sobriété visuelle et des scènes mieux construites, plus lisibles, qui apportent aussi quelque chose sur le fond.