Après la nuit
Pour la septième fois les soleils de Tatooine s’effaçaient à l’horizon.
Elle ne se lassait pas de contempler leur feu, fixée sur la beauté de ce ciel où il lui semblait pouvoir lire plus clairement les pensées qui s’agitaient au fond de son âme. Elle les contemplait, sans oser s’avouer que dans sa fatigue du jour, elle se languissait de l’obscurité, sans oser s’avouer qu’elle n’aspirait qu’à l’instant où ses yeux se fermeraient pour attendre le sommeil.
Quelque part dans le noir, elle le retrouvait. Ce visage qui lui était apparu à l’instant où sa vie allait sombrer, ces traits rayonnant d’une paix bouleversante, elle redécouvrait la lumière dont ils étaient faits. Elle fermait ses paupières et le laissait vivre au fond de ses yeux.
Petit à petit, elle parvenait à discerner dans ce souvenir mille nuances, mille fragments d’émotions qu’elle n’avait fait qu’effleurer alors que les portes de la mort s’apprêtaient à s’ouvrir.
Dans l’image de ce regard brûlant, de ce front paisible, elle devinait l’achèvement d’une lutte sans merci, le soulagement d’un dénouement inespéré, un infini désir de pardon, une détermination sans faille, la puissance d’une vie inconditionnellement offerte, un don définitif, incandescent.
Il s’était effacé pour lui offrir l’univers.
Trop souvent, elle tremblait de sentir que son cœur battant, le sang coulant dans ses veines, l’air dans ses poumons, la lumière sur ses yeux, le vent dans ses cheveux, la chaleur sur sa peau, c’était lui. Elle tremblait de vivre dans le creux de cette vie donnée sans retour.
Elle méditait, et se laissait terrasser de souvenirs. Des souvenirs confus, des émotions violentes qu’elle ne parvenait pas à comprendre, le souvenir d’actes qui la dépassaient. La découverte trop récente encore d’un côté de son âme qu’elle ne pouvait plus ignorer, l’attrait d’un pouvoir démesuré, l’insoutenable réalité de sa fureur, de ce coup de sabre brutal et fou, d’un soudain désir de mort qui l’avait submergé, l’inéluctable vision de sa propre noirceur la terrifiait.
Elle devait apprivoiser la certitude inacceptable de cet instant où sa lumière avait failli. Elle avait soigné, elle avait donnée, protégé, sauvé. Mais elle avait tué. Avec une rage déterminée, une conscience absolue de son acte, de ses gestes, en sachant dans chacune des fibres de son être que cet ennemi, cet adversaire, cet autre, cet homme qu’elle désirait sauver de toute son âme, à cet instant plus que jamais faisait partie d’elle, elle avait saisi l’inattendu d’un instant de faiblesse et de toute ses forces, de toute son âme, elle l’avait tué. Elle avait laissé vivre en elle ces ténèbres qu’elle redoutait. Elle les avait laissées la dominer jusqu’à la détruire. Jusqu’à le détruire. Et sans la déchirure mortelle ouverte par Leia à travers les profondeurs de la Force, elle l’aurait abandonné sans aucun remord, sans aucun regard, mue par la seule assurance d’une puissance qu’elle croyait incommensurable.
Elle l’avait tué. Il lui avait donné sa vie.
La haine et la douleur entre eux avaient creusé trop d’abîmes, d’infranchissables précipices. Mais au point de jonction de leurs âmes, elle l’avait tiré des ténèbres. Il l’avait arraché à la mort. Par la blessure béante de leurs vies, par leur indestructible alliance, par l’intensité vibrante de leur union naissante, ils avaient réalisé leur espoir, ils avaient atteint le sens de leur vie.
Pourtant il n’était plus. Elle était seule, seule sous le ciel vide, seule avec ses ténèbres, seule avec sa vie. Et quand le paisible souvenir de son regard la quittait, quand elle basculait dans le monde des rêves, une incommunicable détresse s’emparait d’elle.
Aux heures les plus sombres de la nuit, des spasmes violents la tiraient brutalement de son sommeil, dans la terreur d’indicibles cauchemars. Des cauchemars dont elle ne parvenait pas à se souvenir et ne laissaient en elle que l’empreinte douloureuse d’une confusion atrocement angoissante.
Elle se réveillait en sueur, suffocante, comme étouffée par la torpeur, et mettait de longues minutes à se rappeler où elle se trouvait, malgré la bougie qu’elle laissait allumée près d’elle depuis la première nuit où ses songes cauchemardesques et insaisissables l’avaient assailli.
Elle cherchait à reprendre ses esprits en calmant son souffle saccadé, en étreignant dans son poing un pan de sa couverture.
Quand le trouble qui l’oppressait se faisait trop obsédant, elle sortait de la ferme pour rafraichir son front brûlant et libérer ses poumons écrasés d’effroi en inspirant à long trait l’air pur et calme de la nuit. Elle s’adossait au mur de l’igloo et contemplait les étoiles en essayant de comprendre d’où venait ce désarroi profond qui l’habitait encore. Mais ni la clarté pâle des astres, ni la douce obscurité ne lui apportaient de réponse.
La quiétude revenait lentement, sous la caresse des vents du désert. Alors elle cherchait, sondait sa mémoire, son inconscient pour tenter d’y trouver une trace de ces rêves. Elle ne voyait rien.
Rien que les ténèbres, profondes, implacables.
Rien qu’une noirceur insondable.
Une possibilité. Une seule.
Méditer.
Respirer lentement.
Fermer les yeux.
Ouvrir son esprit.
S’appliquer à ressentir l’insensible, l’intangible.
Fouiller les ténèbres.
Rien.
Le froid de la nuit la gagnait. Elle frissonnait et sentait à nouveau planer sur elle l’ombre du sommeil. Elle rentrait pour se blottir sous ses couvertures, et, fixant la douce lueur de la bougie, s’endormait à nouveau pour quelques heures, sans pouvoir échapper à ses cauchemars qui la réveillaient, encore et encore, plusieurs fois avant l’aube.
Au lever des soleils, épuisée d’une nuit d’insaisissables noirceurs, elle méditait, à la fois fascinée et réconfortée par la puissance de ces jumeaux, tête-rouge et tête-jaune, unis et distincts. Assoiffée de leur lumière, elle se laissait aveugler quelques instants avant de replonger dans l’obscurité de ses souvenirs.
Accepter.
Sa solitude.
Ses échecs.
L’abandon.
Sa part d’ombre.
- « Ne te fais pas d’illusion, elle ne disparaitra jamais. Si tu lutte contre elle, elle luttera aussi contre toi, jusqu’à te détruire.
- Qu’est-ce que je peux faire ?
- Que recherches tu ?
- L’équilibre.
- L’attrait qu’exerce le côté obscur est extrêmement puissant, mais il ne doit pas t’effrayer. Apprivoise-le. Explore-le. Apprends à le connaitre. Plus tu comprendras les ténèbres, mieux tu connaitras leurs pièges, plus il leur sera difficile de te corrompre. C’est une vérité que j’ai découverte sans la comprendre, et que je n’ai pas su transmettre. Ben l’a effleurée mais il n’a pas su résister. Mais je sais que toi, tu en seras capable.
- J’ai déjà succombé aux ténèbres. Comment pouvez-vous savoir que je tiendrais bon ?
- Tu es tombée, mais tu t’es relevée. Tu sais quelles forces peuvent t’entrainer et tu sais lesquelles peuvent te soutenir. Et tu n’es pas seule.
- La dernière fois que quelqu’un m’a dit ça vous…
- Je sais. J’ai vu en vous quelque chose que je ne connaissais pas. Quelque chose d’unique, d’insensé. Et j’ai eu peur. Et plutôt que de laisser cette peur me guider vers la prudence, le recul, la réflexion, je l’ai laissée m’entraîner vers le rejet, la colère, la violence.
- Pourquoi ce serait différent pour moi ?
- Ce que j’ai vu ce soir-là, et que j’ai essayé de briser de toutes mes forces parce que j’en ai eu si peur, j’ai compris que cela me dépassait complètement. Ce que vous faisiez, défier ainsi les limites de l’espace, sans effort, sans même y penser, presque sans le vouloir, c’était au-delà de tout ce que je pouvais imaginer. Ce que vous êtes, lui et toi, cette dyade dans la Force, c’est quelque chose d’une puissance infinie, indestructible. C’est pour ça que vous pouvez réussir là où nous avons échoué.
- Mais il est mort.
- Est-ce que tu en es sûre ?
- J’ai senti le dernier battement de son cœur sous mes doigts, son dernier souffle, je le sens encore sur ma joue, comme s’il venait de s’y poser, j’ai senti sa main se glacer dans la mienne…
- C’est ce que tu ressens qui te dicte cette certitude ?
- C’est ce que je ne ressens plus.
- Et qu’est-ce que ma sœur et moi nous essayons de t’apprendre ?
- A ressentir au-delà du sensible… J’essaye, maitre, mais il n’y a rien. Vraiment rien.
- Explore. Explore encore. N’ai pas peur du vide, de l’absence, de la solitude. Affronte-les, apprivoise-les, habite-les. Tu verras que le rien est bien plus rempli que tu ne le penses… »
Habiter la solitude, habiter le silence, comme à l’époque triste et lointaine de son enfance, retourner au désert et écouter, scruter, vibrer… attendre.
Et lui, son ombre, son reflet, son double… où était-il ?