Le but de cet article est de réfléchir à des éléments objectifs de la narration de TLJ et donc de mieux comprendre pourquoi le film a suscité des réactions négatives.
SIeW a écrit :
Si ce film ne passe (toujours) pas, pour une partie de ses détracteurs, c'est parce que d'abord c'est un (très) mauvais film. Les personnages sont tous mal écrits et mal définis. L'histoire est bancale et inconsistante. Et parce que ce film et cette postlogie s'accordent très mal avec une saga qu'ils prétendent prolonger.
DarkNeo a écrit :
C'est (toujours) dur d'essayer d'aimer un film qu'on a pas aimé.
Moi je dis que c'est un (très) bon film, pas (trop) mal écrit (en tout cas, mieux écrit que la plupart des blockbusters actuels à quelques exceptions près), avec ses (quelques) défauts.
Afin de finir sur des querelles qui hélas peuvent dériver de querelle de ressentis vers conflits de personnes, il convient de sortir par le haut en regardant la narration du film. L’objectif étant de proposer une analyse cherchant des éléments objectifs. Pas que le ressenti soit à bannir. Mais les différentes sensibilités se sont déjà largement exprimées.
Pour pouvoir analyser les choix narratifs, la démarche suivie est de prendre des éléments de théories de l’écriture d’histoire. Les canevas que je suivrai seront ceux de
John TrubyJ et de
Melanie Anne Phillips & Chris Huntley .
Truby désigne pour chaque histoire plusieurs étapes. La version minimale se compose de sept étapes, qui sont à écrire avant de développer l’histoire :
Faiblesses (weakness) et besoin( need) - Desir(desir) – Opponent (opposant) – Plan – Bataille (battle) – Révélation sur soi (self-revelation) – Nouvel équilibre (new equilibrium)
Le but ici est de voir la présence et la pertinence de ces étapes. Pertinence par rapport aux autres.
Enfin, il faut noter que ces étapes ne sont pas un mécanisme chronologique. Ils doivent être dans l’histoire et avoir des liens. La manière dont on les lie et on les met en scène, c’est le traitement. Le but n’est pas ici de parler du traitement car c’est une discussion plus subjective.
Chez
Melanie Anne Phillips & Chris Huntley , on classe les personnages selon deux groupes.
Les personnages centraux et les personnages périphériques, tous définis selon des archétypes.
Personnages centraux : protagoniste, antagoniste, mentor/gardien, corrupteur/obstacle
Personnages périphériques : le compagnon-optimiste, le sceptique, le raisonnable et l’émotionnel
Certains archétypes peuvent être partagés par plusieurs personnages ou des personnages peuvent en cumuler plusieurs.
Par exemple dans The Dark Knight, le Joker est à la fois un antagoniste et un corrupteur.
Il y a bien sûr un lien entre les étapes et les personnages ainsi définis. Deux sont des étapes (Faiblesses, besoin, désir renvoient au protagoniste, opposant lié au personnage d’impact renvoie à l’antagoniste) d’autres archétypes sont fortement liés à d’autres étapes (plan, bataille et révélation).
Enfin énonçons la définition par
Truby de certaines étapes :
La révélation sur soi-même :
« The battle causes the hero to have a major revelation about who he really is. Much of the quality of your story is based on the quality of this self-revelation. For a good self-revelation, you must first be aware that this step, like need, comes in two forms, psychological and moral.
In a psychological self-revelation, the hero strips away the facade he has lived behind and sees himself honestly for the first time. This stripping away of the facade is not passive or easy. Rather, it is the most active, the most difficult, and the most courageous act the hero performs in the entire story.
Don’t have your hero come right out and say what he learned. This is obvious and preachy and will turn off your audience. Instead you want to suggest your hero’s insight by the actions he takes leading up to the self-revelation.
Structurally, the step with which self-revelation is most closely connected is need. These two steps communicate the character change of your hero (we’ll explore this in more detail in the next chapter). Need is the beginning of the hero’s character change. Self-revelation is the end-point of that change. »
Souvent, le meilleur moyen pour amener le personnage à avoir une révélation, c’est de montrer qu’il échoue ou qu’il réussit de manière immorale et qu’il doit s’interroger sur le chemin qu’il l’a amené là.
Il faut noter que le besoin est différent du désir. Le besoin c’est ce que le scénariste décide comme déséquilibre pour le personnage. Mais le personnage n’en a pas conscience.
En revanche le désir, c’est ce que le personnage veut et qui le pousse à agir.
Par exemple dans Retour vers le Futur, Marthy veut aider Doc, ça c’est son désir. Mais son besoin, c’est d’apprendre à ne pas agir bêtement quand on le provoque.
Cette étape pour le héros est :
« what he learns, what he gains, what allows him to live a better life in the future. »
Sur l’antagoniste :
« Instead you must see the opponent structurally, in terms of his function in the story. A true opponent not only wants to prevent the hero from achieving his desire but is competing with the hero for the same goal.
To find the right opponent, start with your hero’s specific goal; whoever wants to keep him from getting it is an opponent. »
Cette volonté d’un but semblable doit être vue avec une certaine hauteur de vue.
Par exemple dans ESB, Vador veut la même chose que Luke, que celui-ci développe ses pouvoirs. Mais l’un pour l’oppression et l’autre pour la justice.
De la même manière, on peut même se demander si Luke comme Vador, ne veulent pas que Luke devienne comme son père (l’un ayant une vision idéalisée et l’autre la vision véritable).
Bien ceci posé, regardons les trois arcs. Au passage cette structure est différente de TFA qui proposait plutôt une forme d’arc de recherche, arc unique, avec des courses de relais entre personnages.
Arc Finn
Je commence par celui-ci car c’est, structurellement, le plus réussi.
Finn a bien toutes les étapes de Truby. On peut même dire qu’il a une révélation en plusieurs étapes, la première commençant avec le discours de DJ, puis l’affrontement avec Phasma et enfin, le raid des speeders.
Niveau personnages, les archétypes sont respectés :
L’antagoniste de Finn est le Premier ordre, son mentor-corrupteur est DJ, son optimiste-mentor est Rose, l’émotionnel est BB8, le sceptique serait Phasma. Manquerait juste le rationnel.
Clairement tout y est et il n'y a rien à redire sur la structuration de cet arc. Encore une fois, le traitement n'est pas pris en considération.
Après cet arc, Finn n'est plus le même qu'au début du film, à sa volonté de fuir, puis de mettre en echec au PO, qui sont en soit des raisons moralement moins noble, il a compris que combattre un enemi ne se fait pas sans sens moral(choix des alliés, moyens utilisés).
Arc Poe
Pour Poe en revanche, là, c’est bien moins réussi.
RJ essaye bien de définir des faiblesses et des besoins à Poe, mais c’est l’étape du plan et de la bataille qui est un problème.
En effet, la réussite ou l’échec de Poe ne repose pas sur ses qualités ou ses défauts à lui, mais sur ceux d’un autre personnage, Finn.
Si Finn désactive le dispositif permettant de suivre en hyper espace, Poe et sa mutinerie auraient eu raison. Ils auraient sauvé la flotte mieux que Holdo n’avait prévu de le faire.
Et sans cet échec, il n’y a aucune prise de conscience possible.
Si dans les besoin de Poe on avait défini qu’il devait apprendre à ne pas demander aux autres autant que lui peut faire, ou bien de ne pas faire confiance en ses amis au point de jouer avec la vie de la flotte, là, ce que montre TLJ s’articulerait.
Mais là, ce n’est pas le cas. Car TLJ le montre simplement échouer car Finn échoue (et car Finn laisse des infos cruciales circuler).
Si on regarde au niveau des archétypes, là encore, cela coince.
L’antagoniste est clairement Holdo. Leia est présentée comme la rationnelle.
Pas de mentor-gardien (un peu Leia mais trop peu), pas de corrupteur/obstacle, juste le PO en obstacle basique, pas de sceptique (ou alors Holdo), un optimiste (Finn mais avec une influence trop grande pour un personnage périphérique), pas d’émotionnel.
Donc un simple face à face entre Holdo et Poe.
Et dans ce face à face, Holdo sort clairement de son rôle de commandant, qu’elle doit avoir pour l’histoire, pour devenir celui d’antagoniste de Poe. Tout le personnage d’Holdo n’est construit que pour avoir un impact sur Poe et sa prise de conscience. Et bien moins pour établir une stratégie, motiver ses troupes, éviter que les navettes se fassent détruire avant que cela arrive etc. Même son sacrifice, est une manière de montrer à Poe une voie du commandement qui lui échappait. Car le Poe de Crait est différent de celui du début du film. La scène des speeders et de la base étant là pour faire échos au début du film et souligner que Poe a compris des éléments sur le commandement.
Bien sûr ce n’est pas la logique du personnaged’Holdo (un personnage ne veut pas forcément amener un autre à une révélation) mais c’est bien sa fonction narrative Tant elle veut la même chose que Poe mais pour des motivations et avec une approche différente.
Un tel face à face issu d’un manque d’archétype et basé sur un échec qui n’est pas celui du protagoniste, devra avoir une grande qualité de mise en scène et d’écriture (des dialogues notamment). Avoir plusieurs personnages donne des jokers. Restreindre ne donne pas droit à l’erreur dans le traitement.
Arc Rey
Prenons le dernier arc, celui de Rey
Je mets volontairement de côté la premier étape de
Truby tant il y aurait à dire.
C’est la seconde étape que l’on va considérer. En lien avec les archétypes.
Qui est l’opposant de Rey ? Non pas qui s’oppose à elle dans le film mais qui a été défini dans cette étape ? Dans l’arc e Rey nous avons Kylo Ren, Snoke, Luke, Chewie, R2. eE mets de coté les retrouvailles de la fin et les servantes. Essayons de classer ce petit monde en archétypes pour essayer de voir qui est son antagoniste.
Luke est-il le mentor/gardien ? Non. Il ne donne pas vraiment d’indication sur un chemin à suivre et n’aide pas Rey à réaliser ce qu’elle veut. Luke est plutôt le sceptique. Pour devenir un gardien à la fin, mais sans que Rey et lui n’ait d’interaction là-dessus.
Kylo Ren est-il l’antagoniste ? Le mentor ? le corrupteur ? Et bien les trois en fonction des moments. Il ne devient l’antagoniste qu’à la mort de Snoke. La scène de la main tendue et du sabre marquant ce basculement total dans cette fonction.
Snoke est-il l’antagoniste ? Le corrupteur/obstacle ? Le rationnel ? Un peu tout aussi.
L’émotionnel est clairement Chewie.
L’arc de Rey souffre donc d’un grand flou, les personnages changeant de fonction au gré des péripéties.
Le problème n’est pas d’avoir des archétypes changeants sur la fin de l’histoire ou des personnages remplissant plusieurs rôles. Mais que cela se fasse comme un bento au fur et à mesure des péripéties. Ar changer d’archétype est le plus souvent lié au thème et donc à la morale de l’auteur. Un tel changement fait sens dans le propos global.
Par exemple, dans Indiana Jones 3, que le père d’Indy soit le sceptique/rationnel (sceptique sur la vie d’Indy et toujours rationnel pour trouver le graal) et que touchant au but, il devienne l’émotionnel/compagnon, est la conclusion du propos exposé tout le long du film du film sur les liens père fils qui sont plus important que les quêtes personnelles de chacun.
A noter que ce changement d’archétype est aussi un outil pour mettre de l’ambiguïté, ce qui peut être un bon ingrédient, mais être ambiguë ce n’est pas la même chose qu’être flou. Là encore l’ambigüité est un ingrédient au service d’un propos.
Par exemple Snape(Rogue) dans Harry potter, qui est toujours l’obstacle et qui se révèle avoir été en fait gardien.
Ensuite cet arc a aussi des changements de points de vue. Dès que Rey s’absente, on se focalise sur des personnes qui n’étaient pas principaux.
Luke comme décrit avant, est mis dans la place d’un personnage périphérique, celui de sceptique (pour l’arc de Rey). Mais le film se décide d’en faire, le temps d’une séquence, en un personnage principal, ayant des relations avec un gardien (Yoda), un corrupteur/obstacle (Kylo Ren), une antagoniste (Rey), un optimiste (Leia).
Et Luke a donc droit à sa révélation sur lui-même. Or jusqu’à présent dans ce film, il était un personnage périphérique.
S’il ne s’était agi de Luke, personnage principal de la trilogie originelle, on se serait passé de cette séquence avec Yoda. Un personnage, surtout périphérique pouvant passer du sceptique à l’optimiste sans avoir besoin de développement, du moment que les graines de ce changement ont été semée par le personnage principal.
Par exemple Doc passant du rationnel à l’émotionnel dans le premier retour vers le futur.
Mais ce n’est pas le seul personnage qui dans une séquence, a droit un moment de personnage principal.
Kylo Ren aussi. Son mentor-gardien étant le Premier Ordre, son antagoniste Luke, son obstacle corrupteur (Rey),son sceptique Hux, son émotionnel( Leia).
Et on le laisse face à un semblant de révélation (la fin du duel, les dés, la porte du Faucon).
Ce moment intervient à la fin du film et se fait alors que les trois personnages principaux sont réunis.
Comme si la fin du film montrait donc un quatrième arc, mais un arc lié à un des arcs principaux.
Donc cet arc de Rey est très flou, mais il comporte les étapes (même si on peut discuter pour certaines, par exemple, le nouvel équilibre).
En conclusion, si le traitement de chacun des arcs a son importance et que nous n’abordons pas cette question, le coté clivant du film, peut trouver une explication dans ces arcs narratifs incomplets, empêchant de suivre pleinement RJ dans son histoire.
Epilogue
Tout ceci pour essayer de trouver des éléments moins subjectifs. Je ne prétends pas que cette analyse soit la seule possible. Il existe d’autres canevas d’écriture. Et je serai heureux de lire une contre analyse. Du moment qu’elle va dans le sens de l’apaisement comme j’essaye de le faire
Pas dans le but de dire que ceux qui ont aimé ont tord d’aimer le film (ou sont des nuls) ou que ceux qui ne l’aiment pas, ont raison.
Non le but, comme dit c’était de sortir des querelles, pour que ceux qui n’ont pas aimé puisse mettre des mots sur ce qui les a peut-être empêché de rentrer dans l’histoire.
Pour que ceux qui l’on aimé, puisse dire que les choix narratifs sont critiquables mais que eux, ils ont marché main dans la main avec le réalisateur quand même.
S’accorder sur analyse (si cela est possible) pour que le respect revienne. Respecter que son ressenti n’est pas nié et n’est pas lié à la réussite parfaite de la narration.
On aime un film malgré ces défauts et on ne l’aime pas malgré ses qualités.
Voilà, pour moi, une position de paix. Une sortie par le haut, par l’analyse distancée et rationnelle.
Pour mieux que l’émotionnel puisse donner le meilleur.
Ceci est un dernier acte, en accord avec mes principes de débat, de tentative de synthèse, de respect, pour essayer de mettre de la sérénité autour de TLJ.
Si certains veulent discuter de cette analyse, je les invite à m’écrire en MP.
Car toujours en accord avec ces mêmes
principes, même si je lirai toujours les MP (pas que ceux relatif à cette analyse), je me retire du site jusqu’au mois de la sortie de la conclusion de la postlogie. Et ce pour des raisons qui me sont propres et qui renvoient à des décisions que j’ai acceptées sans pouvoir les comprendre. Je n’en dis pas plus car je ne suis pas là pour polémiquer mais pour vous saluer.
Et donc je me tais jusqu’en décembre 2019.