Jolp : Tarwel

Avant-propos
Ravi de vous proposer ce nouveau récit, mais cette fois, nous plongeons au cœur de l'arène politique.
Si vous pensiez que la résistance sur Jazuku ne s'écrivait qu'à coups de blasters et d'escarmouches frontales, vous oubliez le poids des mots et la fragilité des convictions face à la tyrannie. Dans ce volume, on délaisse les champs de bataille pour les balcons d'obsidienne et les verrières bleutées de Yazujran. On n'y parle plus de survie pure, mais de l'ultime combat des idéaux, là où une simple poignée de main trahie peut faire s'effondrer plus de certitudes qu'un siège militaire.
Yazujran est un décor que j'ai voulu à la fois lumineux et tragique : son ciel de cuivre, sa démocratie en sursis et l'ombre menaçante du Palais des Miroirs. C’est le bastion de Tarwel, un homme d'État qui s'accroche à l'espoir de son peuple.
Bonne lecture, et rappelez-vous : dans le monde corrompu de Ploftogal, les symboles ont un prix exorbitant.
Prologue
La cité de Yazujran s’étendait comme une mosaïque de tours d’obsidienne et de verrières bleutées. C’était l’une des rares cités de Ploftogal à avoir conservé une forme de démocratie locale, un îlot de civisme au milieu d’un monde rongé par la corruption et la peur.
Et au centre de cet îlot se tenait Tarwel.
Tarwel n’était pas un héros. Il n’était pas un guerrier, ni un stratège militaire. C’était un politicien — un vrai, un de ceux qui croyaient encore que les mots pouvaient changer quelque chose. Il avait été élu gouverneur de Yazujran trois cycles plus tôt, porté par une population lassée des menaces de Sharkal et des taxes de protection qui étranglaient les cités voisines.
Tarwel avait promis une chose simple :
« Yazujran ne pliera jamais devant un tyran. »
Et il avait tenu parole.
Un jour, un premier message de Sharkal était arrivé sous la forme d’un holo rouge sang, projeté au-dessus de la place centrale. Un ultimatum. Une invitation à “coopérer”. Une menace à peine voilée.
Tarwel avait fait ce que personne n’avait osé faire avant lui : il avait brûlé l’holo devant toute la cité.
Les habitants avaient acclamé. Sharkal avait souri dans l’ombre.
À la droite de Tarwel se tenait toujours Pzydra, son conseiller politique. Un homme calme, méthodique, d’une loyauté sans faille. Il connaissait chaque dossier, chaque chiffre, chaque faiblesse de la cité. Tarwel lui faisait confiance comme à un frère.
Yazujran devint rapidement un symbole d'indépendance. La seule cité qui refusait de payer. La seule cité qui refusait de se soumettre. La seule cité qui osait dire non.
Tarwel devint un nom murmuré dans les tavernes, un espoir pour les opprimés, un irritant pour les mercenaires de Sharkal.
Et un problème à résoudre.
Car Sharkal ne tolérait pas les symboles. Encore moins les symboles vivants.
Dans son palais de verre et de miroirs, Sharkal observa les images de Yazujran en silence. Il vit Tarwel haranguer la foule. Il vit les habitants applaudir. Il vit une cité entière croire qu’elle pouvait lui échapper.
Chapitre 1
Yazujran se réveillait sous un ciel de cuivre, ses tours d’obsidienne reflétant les premières lueurs du jour. Les marchés s’ouvraient, les passerelles suspendues vibraient sous les pas des habitants, et les drapeaux bleus de la cité flottaient au vent.
Un symbole de liberté dans un monde où ce mot n’avait plus de sens.
Au sommet de la tour administrative, Tarwel observait sa cité depuis le balcon circulaire. Il portait son manteau de gouverneur, simple mais élégant, et ses yeux fatigués scrutaient l’horizon où se devinait la silhouette lointaine du Palais des Miroirs.
— Ils attendent votre discours, gouverneur, dit une voix derrière lui.
Tarwel se retourna.
Pzydra se tenait là, les mains croisées dans le dos, son visage impassible comme toujours.
Un homme discret, presque effacé, mais dont la présence rassurait Tarwel depuis des années.
— Je sais, répondit Tarwel. Mais je voulais voir Yazujran une dernière fois avant que tout ne bascule.
Pzydra inclina légèrement la tête.
— Vous pensez que Sharkal réagira si vite ?
Tarwel esquissa un sourire amer.
— Sharkal réagit toujours vite. Et toujours violemment. Nous avons refusé sa taxe de protection. Nous avons refusé ses “conseillers”. Nous avons refusé sa main tendue.
— Une main qui tenait un couteau, ajouta Pzydra.
Tarwel hocha la tête.
— Oui. Et maintenant, il va vouloir nous faire payer notre insolence.
La place centrale était pleine. Des centaines d’habitants attendaient, certains inquiets, d’autres déterminés. Tarwel monta sur l’estrade, salua la foule, et prit la parole.
— Peuple de Yazujran… Aujourd’hui, nous faisons face à un choix. Plier devant un tyran, ou défendre notre dignité.
La foule applaudit.
— Sharkal veut nous imposer sa loi, continua Tarwel. Il veut que nous payions pour une protection que nous n’avons jamais demandée. Il veut que nous vivions dans la peur. Mais Yazujran n’est pas une cité de lâches.
Les acclamations redoublèrent.
Tarwel leva la main pour demander le silence.
— Je ne vous promets pas que ce sera facile. Je ne vous promets pas que nous ne souffrirons pas. Mais je vous promets une chose : tant que je serai gouverneur, jamais Yazujran ne deviendra une province de Sharkal.
La foule explosa en cris de soutien.
Le soir même, les premiers rapports arrivèrent.
— Trois convois de ravitaillement interceptés, annonça un officier.
— Les routes commerciales vers Radaran sont bloquées.
— Des patrouilles non identifiées ont été vues près des frontières.
Tarwel serra les dents.
— Sharkal commence son siège, murmura-t-il.
Pzydra posa calmement un datapad sur la table.
— Nous pouvons tenir quelques semaines. Peut-être un mois. Mais pas plus.
Tarwel le regarda.
— Tu me conseilles de céder ?
Pzydra secoua la tête.
— Je vous conseille de réfléchir. Sharkal ne veut pas seulement notre argent. Il veut votre tête.
Tarwel sourit tristement.
— Alors il devra venir la chercher lui-même.
La nuit tomba sur Yazujran.
Tarwel travaillait encore, entouré de dossiers, de cartes, de rapports.
Pzydra entra silencieusement.
— Vous devriez dormir, gouverneur.
— Je dormirai quand Sharkal sera mort, répondit Tarwel avec un sourire fatigué.
Pzydra resta un instant immobile, puis s’approcha.
— Tarwel… Vous savez que je vous soutiens. Mais la cité commence à avoir peur. Les commerçants, les familles… Ils ne sont pas prêts pour un conflit prolongé.
Tarwel posa une main sur l’épaule de son conseiller.
— Je sais. Et c’est pour cela que j’ai besoin de toi, Pzydra. Tu es mon pilier. Mon équilibre. Sans toi, je ne tiendrais pas.
Pzydra baissa les yeux.
— Je ferai ce qu’il faut, gouverneur.
Tarwel sourit, rassuré.
Yazujran se préparait à résister.
Tarwel se préparait à tenir.
Et Sharkal, dans son palais de verre, observait la cité rebelle avec un sourire carnassier.
« L’orgueil est une faiblesse délicieuse.
Il suffit d’un souffle pour le briser. »
Chapitre 2
Le soleil rouge de Jazuku se levait à peine lorsque les premiers rapports tombèrent sur le bureau de Tarwel. Des piles de datapads s’accumulaient, chacun porteur d’une mauvaise nouvelle.
Yazujran, la cité qui ne pliait pas, commençait à sentir le poids de son audace.
Tarwel parcourait les documents d’un œil fatigué.
Pzydra, debout à ses côtés, lisait en silence, les mains croisées dans le dos.
— Trois convois de nourriture interceptés, dit Tarwel.
— Oui, répondit Pzydra. Et deux autres retardés sans explication.
Tarwel soupira.
— Sharkal nous étrangle. Lentement, mais sûrement.
Dans les rues de Yazujran, les premiers signes de tension apparaissaient.
Les étals du marché étaient moins fournis.
Les prix montaient.
Les habitants murmuraient, inquiets.
Tarwel descendit sur la place centrale pour parler directement au peuple.
Il serra des mains, écouta les plaintes, tenta de rassurer.
— Nous tiendrons, disait-il. Yazujran a traversé pire.
Mais les regards étaient lourds.
Les sourires forcés.
La peur, elle, bien réelle.
Plus tard dans la journée, dans la salle circulaire du conseil, les voix s’élevaient.
— Nous devons négocier ! cria un conseiller.
— Sharkal va nous ruiner !
— Tarwel, vous nous menez à la catastrophe !
Tarwel resta calme.
— Sharkal ne veut pas négocier. Il veut soumettre. Si nous cédons maintenant, Yazujran deviendra une province comme les autres. Nous perdrons tout.
— Et si nous résistons, nous perdrons nos vies ! répliqua un autre.
Pzydra leva la main.
Le silence se fit immédiatement.
Il avait ce talent : faire taire une salle sans hausser la voix.
— Gouverneur, dit-il d’un ton posé, la cité vous soutient. Mais elle a besoin de solutions concrètes. Pas seulement de courage.
Tarwel le regarda, surpris par la fermeté de son conseiller.
— Que proposes-tu, Pzydra ?
Pzydra posa un datapad sur la table.
— Une réorganisation des ressources. Une réduction temporaire des dépenses publiques. Et… une ouverture discrète de négociations avec les cités voisines pour obtenir du ravitaillement.
Tarwel fronça les sourcils.
— Les cités voisines sont toutes sous la coupe de Sharkal.
— Justement, répondit Pzydra. Elles pourraient être prêtes à nous aider… si cela reste secret.
Le conseil approuva.
Tarwel, lui, resta pensif.
Quelques heures plus tard...
La nuit tombait sur Yazujran lorsque Pzydra se rendit dans son bureau privé.
Il verrouilla la porte, activa un brouilleur de signaux, et ouvrit un canal crypté.
Une silhouette holographique apparut.
Sharkal.
— Pzydra, dit-il d’une voix grave. Où en est notre ami Tarwel ?
— Il tient encore, répondit Pzydra. Mais la cité commence à douter. Les ressources diminuent. Les conseillers paniquent.
— Et toi ? demanda Sharkal. Tu restes à ses côtés ?
— Comme toujours, répondit Pzydra. Il me fait confiance.
Sharkal sourit.
— Parfait. Continue. Quand il tombera, tu prendras sa place.
Pzydra ne répondit pas.
Il n’exprima ni joie, ni peur, ni hésitation.
Il se contenta d’acquiescer.
Plus tard dans la nuit, Tarwel frappa à la porte du bureau de Pzydra.
— Tu travailles encore ? demanda-t-il.
— Toujours, répondit Pzydra en désactivant discrètement le canal holographique.
Tarwel entra, visiblement préoccupé.
— Pzydra… dis-moi la vérité. Penses-tu que j’ai eu tort de défier Sharkal ?
Pzydra le regarda longuement.
Il aurait pu mentir.
Il aurait pu le rassurer.
Il aurait pu le briser.
Il choisit une réponse ambiguë.
— Je pense que vous avez fait ce que vous croyez juste. Et que cela a un prix.
Tarwel hocha la tête, soulagé par ce qu’il croyait être un soutien.
— Merci, Pzydra. Sans toi, je serais perdu.
Pzydra sourit doucement.
— Je suis là pour vous, gouverneur.
Tarwel partit, rassuré.
Pzydra resta seul, le regard vide.
Chapitre 3
La Fête des Trois Lunes était l’événement le plus important de Yazujran.
Une nuit où les trois satellites de Jazuku s’alignaient, illuminant la cité d’une lueur argentée.
Une nuit où les habitants portaient des masques colorés, dansaient dans les rues, et oubliaient, pour quelques heures, les menaces de Sharkal.
Tarwel avait insisté pour maintenir la fête malgré le siège invisible.
Il voulait montrer que Yazujran vivait encore.
Qu’elle n’avait pas peur.
La cité brillait de mille feux.
Des lanternes suspendues illuminaient les passerelles.
Les musiciens jouaient des airs traditionnels.
Les enfants couraient entre les étals, leurs masques peints à la main.
Tarwel marchait au milieu de la foule, saluant les habitants, souriant malgré la fatigue.
Il portait un masque simple, bleu et or, symbole de Yazujran.
Pzydra marchait à ses côtés, vêtu d’un manteau sombre, son masque blanc parfaitement neutre.
— C’est une belle soirée, dit Tarwel.
— Oui, répondit Pzydra. Une soirée… mémorable.
Au milieu de la fête, un garde s’approcha en courant.
— Gouverneur ! Une fuite de gaz dans le secteur Est ! Nous avons besoin de vous immédiatement !
Tarwel fronça les sourcils.
— Une fuite ? Ce soir ?
Pzydra posa une main rassurante sur son bras.
— Il vaut mieux vérifier. Si c’est grave, la foule pourrait être en danger.
Tarwel hocha la tête.
— Très bien. Conduisez-moi là-bas.
Le garde acquiesça et s’éloigna.
Tarwel et Pzydra le suivirent.
Le secteur Est était étrangement silencieux.
Les rues étaient désertes, les lumières tamisées.
Tarwel avança, inquiet.
— Où est la fuite ? demanda-t-il.
Le garde ne répondit pas.
Il s’arrêta devant un entrepôt abandonné.
— Ici, gouverneur.
Tarwel entra.
Pzydra resta à l’extérieur, les mains croisées dans le dos.
À l’intérieur, Tarwel sentit immédiatement que quelque chose n’allait pas.
— Il n’y a aucune odeur de gaz… murmura-t-il.
Il se retourna.
Trop tard.
Des silhouettes masquées surgirent de l’ombre.
Des hommes de Sharkal.
Silencieux.
Rapides.
Tarwel tenta de reculer, mais une main se posa sur son épaule.
Pzydra.
Sans masque.
Sans expression.
— Pzydra… qu’est-ce que… ?
Pzydra le regarda droit dans les yeux.
— Je fais ce qu’il faut pour Yazujran.
Tarwel sentit son cœur se serrer.
— Tu me trahis…
— Je vous remplace, répondit Pzydra calmement. Pour le bien de la cité.
Les hommes de Sharkal s’emparèrent de Tarwel.
Il ne cria pas.
Il ne se débattit pas.
Il regarda seulement Pzydra, avec une tristesse immense.
— Je te faisais confiance…
Pzydra détourna le regard.
— Je sais.
Quelques minutes plus tard, l’entrepôt était vide.
Tarwel avait disparu.
Les hommes de Sharkal s’étaient évaporés dans la nuit.
Pzydra resta seul un moment, respirant lentement, comme pour reprendre son masque intérieur.
Puis il retourna vers la fête.
La musique jouait encore.
Les lanternes brillaient.
Les habitants dansaient.
Personne ne remarqua l’absence du gouverneur.
Personne ne vit Pzydra marcher parmi eux, son masque blanc parfaitement immobile.
Chapitre 4
Le transporteur I‑Ru1 traversait les nuages toxiques de Radaran, ses moteurs grondant comme un animal affamé. À l’intérieur, dans une cellule métallique éclairée par une unique lampe rouge, Tarwel était assis, les mains liées, le visage marqué par la fatigue mais non par la peur.
Il ne savait pas où on l’emmenait.
Il savait seulement qui l’attendait.
Sharkal.
La porte s’ouvrit brusquement.
Deux gardes le saisirent et le tirèrent hors de la cellule.
Tarwel ne résista pas.
Il marchait droit, la tête haute.
Palais des Miroirs.
Le Palais des Miroirs dominait la cité comme une cicatrice de verre et d’acier.
Les murs reflétaient la lumière des brumes toxiques, créant un paysage déformé, presque irréel.
Tarwel fut conduit dans la salle du trône.
Une vaste pièce circulaire, entourée de miroirs polis qui renvoyaient son image sous mille angles.
Il se vit fatigué, affaibli, mais debout.
Au centre, sur un trône de diamants, Sharkal l’attendait.
— Tarwel, dit-il d’une voix calme. Le gouverneur rebelle. L’homme qui pensait pouvoir me défier.
Tarwel s’avança, sans baisser les yeux.
— Je ne vous ai jamais défié, Sharkal. J’ai seulement refusé de me soumettre.
Sharkal sourit.
— C’est la même chose.
Sharkal se leva lentement, sa cape noire glissant sur le sol métallique.
— Tu as du courage, Tarwel. Et de la conviction. Deux qualités rares sur cette planète. C’est pour cela que je t’offre une chance.
Tarwel resta silencieux.
— Tu vas enregistrer un message, continua Sharkal. Un message où tu reconnais ton erreur. Où tu appelles Yazujran à se soumettre. Où tu admets que tu as été… trop ambitieux.
Tarwel sourit faiblement.
— Jamais.
Sharkal haussa un sourcil.
— Tu préfères mourir ?
— Je préfère rester digne.
Sharkal s’approcha, son ombre immense se projetant sur Tarwel.
— La dignité ne nourrit pas une cité. Elle ne protège pas les enfants. Elle ne repousse pas mes hommes.
Tarwel répondit sans trembler :
— La dignité inspire. Et c’est pour cela que vous la craignez.
Sharkal resta silencieux un instant.
Puis il éclata d’un rire bref, presque amusé.
— Très bien. Alors parlons de ton conseiller.
Sharkal fit un signe.
Une silhouette entra dans la salle.
Pzydra.
Tarwel sentit son cœur se serrer.
Il ne dit rien.
Il ne cria pas.
Il ne demanda pas pourquoi.
Il regarda simplement Pzydra, avec une tristesse immense.
Pzydra, lui, resta impassible.
— Tu vois, Tarwel, dit Sharkal. Même les hommes les plus proches de toi comprennent que résister est inutile.
Tarwel murmura :
— Je t’ai fait confiance…
Pzydra baissa légèrement les yeux.
— Je sais.
Sharkal sourit.
— Il sera un excellent gouverneur. Obéissant. Pragmatique. Et surtout… loyal.
Tarwel serra les dents.
— Loyal envers vous, pas envers Yazujran.
— La loyauté n’a qu’une seule direction, répondit Sharkal. La mienne.
Sharkal se rassit sur son trône.
— Tarwel, gouverneur de Yazujran, tu es condamné pour insubordination, rébellion et refus de coopération. Ta cité sera placée sous administration directe. Ton successeur sera Pzydra.
Tarwel ferma les yeux un instant.
Puis il dit, d’une voix calme :
— Vous pouvez me tuer, Sharkal. Mais vous ne tuerez pas Yazujran. Vous ne tuerez pas ce que j’ai représenté.
Sharkal sourit, amusé.
— Les symboles sont fragiles. Il suffit de les briser au bon moment.
Il fit un geste de la main.
Les gardes s’approchèrent.
Tarwel ne recula pas.
Il ne supplia pas.
Il ne cria pas.
Il resta debout, jusqu’au bout.
Épilogue
La nouvelle tomba à l’aube.
Un message officiel, diffusé sur toutes les plateformes de Yazujran, signé du sceau du Palais des Miroirs.
« Gouverneur Tarwel, victime d’un accident lors d’une inspection nocturne.
Décès confirmé.
La cité est placée sous administration intérimaire. »
Aucun détail.
Aucune explication.
Aucune cérémonie.
Juste un écran noir, puis le visage de Pzydra, désormais sans masque.
Il parlait d’une voix calme, posée, presque douce.
— Peuple de Yazujran… Nous avons perdu un homme de conviction. Un homme de courage. Tarwel a donné sa vie pour cette cité. Je jure de poursuivre son œuvre, de maintenir la stabilité, et de protéger Yazujran dans cette période difficile.
Les mots étaient parfaits.
Mesurés.
Émouvants.
Et totalement faux.
Dans les rues, les habitants se rassemblèrent en silence.
Certains pleuraient.
D’autres restaient immobiles, le regard perdu.
Tous savaient que quelque chose n’allait pas.
Tarwel n’était pas un homme à mourir dans un “accident”.
Pas lui.
Pas maintenant.
Mais personne n’osa le dire à voix haute.
Yazujran avait perdu son pilier.
Et la peur, lentement, revenait s’installer dans les ruelles.
Dans la tour administrative, Pzydra s’assit dans le fauteuil de Tarwel.
Le cuir était encore chaud.
L’odeur familière du bureau flottait dans l’air.
Il posa ses mains sur les accoudoirs.
Respira profondément.
Il avait obtenu ce qu’il voulait.
Le pouvoir.
La reconnaissance de Sharkal.
La direction de Yazujran.
Et pourtant…
Il ne ressentait rien.
Pas de joie.
Pas de triomphe.
Seulement un vide, comme si quelque chose d’essentiel lui avait échappé.
Il se leva et s’approcha de la fenêtre.
La cité s’étendait devant lui, silencieuse, méfiante, brisée.
— Je ferai ce qu’il faut, murmura-t-il.
Mais même lui ne savait plus ce que cela signifiait.
Le soir même, un groupe d’habitants se réunit en secret dans une ruelle étroite.
Ils déposèrent une petite statue de pierre, grossièrement sculptée, représentant Tarwel debout, le bras levé.
À ses pieds, ils allumèrent une flamme.
Une flamme minuscule.
Fragile.
Mais vivante.
Un enfant demanda :
— Pourquoi on fait ça ?
Une femme répondit :
— Parce qu’on ne tue pas une idée.
La flamme vacilla dans le vent.
Puis se stabilisa.
Dans son palais de verre, Sharkal reçut un rapport de Yazujran.
Il lut les lignes, hocha la tête, et sourit.
— Pzydra fera l’affaire.
Yazujran est à moi.
Il referma le dossier.
Mais dans un coin de la salle, un miroir fissuré renvoyait l’image de Tarwel, debout, fier, le regard tourné vers l’avenir.
Une illusion.
Un reflet.
Un souvenir.
Sharkal détourna les yeux.
Il n’aimait pas les symboles.
Ils avaient tendance à survivre.