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Les Nouvelles SWU
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Mitth'raw Nuruodo
1. La Part des Rêves
2. Le Sept de Coeur
1. La Part des Rêves
 

L'heure était venue pour chacun de révéler sa vraie nature, au terme de mille ans de mensonge. Tout le monde avait menti sur sa véritable personnalité, ses véritable aspirations, c'était l'essence même de la République et des idéaux proclamés par les Jedi ; néanmoins, révéler sa véritable nature avait un sens particulier pour Darth Sidious.

Car il n'en avait pas l'air, pas encore du moins, mais Darth Sidious avait en réalité mille ans : il était né après la bataille de Ruusan, il avait été chacun des Sith qui s'étaient succédé depuis Darth Bane, chacun de ces Sith qui avaient dû rester dans l'ombre, restreindre la soif de pouvoir et de liberté qui constituait l'essence même de leur ordre pour survivre. C'était ainsi qu'il le ressentait, en tout cas. Depuis mille ans il attendait non seulement de prendre sa revanche sur les Jedi, mais aussi de se montrer tel qu'il était, un désir ordinaire auquel le Seigneur Noir des Sith n'échappait pas.

Preuve qu'il s'était superbement dissimulé pendant toutes ces années, Palpatine ne comprit pas, au début. Vieil imbécile qui se croyait maître alors qu'il n'était qu'une marionnette...

— Sate ? interrogea-t-il en le voyant entrer. Que faites-vous ici ? Il n'est plus l'heure... Ou y a-t-il une nouvelle urgente ?

L'expression que le Chancelier pouvait lire sur le visage de celui qu'il prenait pour son assistant était pourtant éloquente...

— Une nouvelle très urgente, Chancelier, énonça Sidious avec une cruauté que jamais on avait entendu dans la bouche de Sate Pestage. Les Jedi avaient raison : il y a un Sith dans votre entourage !

Palpatine blêmit soudain ; bien, il n'était pas si lent d'esprit, finalement... Suffisamment néanmoins pour s'être laissé manipuler tout ce temps.

— Sate, arrêtez ça ! Je ne sais pas quel lien vous avez avec ces gens, mais je peux vous mettre à l'abri du Conseil – si vous promettez de ne plus fomenter de troubles contre la République, naturellement. Soyez raisonnable, vous avez perdu la guerre !

Sidious rit, non sans une certaine pitié pour le vieux politicien.

— Je n'ai pas perdu, Palpatine. J'ai gagné, vous avez gagné la guerre pour moi ! Vous avez raison, j'ai aussi perdu, mon ami Darth Tyranus a perdu pour moi. La guerre, c'est moi !

Le Chancelier Suprême s'effondra sur son fauteuil ; lui que Sidious avait vu maintenir le masque du chef d'État héroïque malgré le Sénat et les Jedi se trouvait soudain incapable de réagir ! Il regardait Sidious d'un air de totale incompréhension.

— Je ne comprends pas... Sate, vous n'avez pas fait ça ? Nous sommes amis depuis tant d'années... L'un des rares amis que puisse avoir un homme politique... Vous m'avez été si dévoué...

Sidious se faisait l'effet d'un méchant de mauvais holofilm, mais il ne pouvait décidément contenir son hilarité ; ces paroles étaient si absurdes, si coupées de la réalité ! Même ce Chancelier qui avait une certaine indépendance vis-à-vis des Jedi s'accrochait à ses illusions comme eux ! Ils étaient tous pathétiques, des enfants qui avaient besoin d'une bonne correction...

-Je n'ai jamais eu d'amis, Palpatine ; et je n'en ai jamais voulu. Un Sith n'a pas besoin d'amis, seulement du pouvoir ; or, les amis sont une entrave au pouvoir. Je vous ai été dévoué parce qu'être dévoué à vous, c'était être dévoué à moi ; je vous ai amené au sommet de la République, parce que j'avais besoin d'un homme politique ambitieux pour la détruire de l'intérieur ! Je n'ai moi-même jamais su parler, jamais su donner l'impression aux gens que je pouvais être un grand dirigeant... C'est pourtant moi qui ai dirigé la République tout ce temps, à travers vous !

Ah, que c'était bon de se révéler enfin, de montrer tout le patient travail qu'il avait accompli ! Sidious n'était pas quelqu'un de particulièrement vaniteux, cependant il connaissait suffisamment bien l'histoire galactique pour savoir que ce qu'il avait accompli tout au long de ces dix dernières années était exceptionnel. Autant que quelqu'un le sache. Même si ce quelqu'un devait mourir bientôt.

— Cela suffit, Pestage ! rétorqua soudain Palpatine, se ressaisissant, en appuyant sur un bouton rouge de son bureau.

— Ne m'appelez pas Sate Pestage... grinça le Seigneur Sith. Mon nom est Darth Sidious !

— Peu m'importe, j'ai appelé les Jedi, vous êtes perdu ! Si seulement vous m'aviez écouté...

— Non, je ne suis pas perdu, Palpatine, c'est vous qui l'êtes. Vous ne me croyez pas ; voulez-vous que je vous explique ce qu'il va se passer ? Les Jedi vont venir, comme vous le voulez ; le jeune Skywalker est de toute façon parti les chercher, ils seront ici d'une minute à l'autre. Mais à leur arrivée, je vais les tuer. Les tuer jusqu'au dernier, excepté si Skywalker est avec eux, mais ça m'étonnerait. Ensuite, Palpatine, c'est vous que je tuerai. Et demain matin, le Sénat, l'Holonet, la Galaxie, tous apprendront la vérité : les Jedi ont tenté de renverser le Chancelier parce qu'ils craignaient de perdre leur pouvoir militaire acquis par la Guerre des Clones ; ils ont tenté d'assassiner le Chancelier, mais celui-ci en a réchappé en faisant preuve d'un sang-froid exemplaire ; cependant, son visage a été atrocement brûlé jusqu'à le rendre méconnaissable... Vous régnerez encore longtemps, Palpatine, mais par procuration !

— Mais vous êtes fou !

— Peut-être ; mais quelle importance cela a-t-il dès lors que je suis un fou puissant ?

Sidious estima alors le moment venu d'ajouter une dernière touche dramatique, ne serait-ce que pour le plaisir de voir la tête que faisait Palpatine, de savourer sa revanche sur la République qu'il personnifiait, de montrer qui il était réellement ; il alluma son sabre-laser d'un rouge éclatant, un sourire sadique aux lèvres.

 

Comme le lui avait ordonné Maître Windu, Anakin Skywalker restait seul au Temple Jedi, immobile de surcroit ; toutefois, son esprit était loin d'être immobile, naviguant à toute vitesse entre des désirs et des pensées contradictoires, au point que le jeune homme se sentait écartelé entre l'attraction de deux mondes différents...

Il avait dénoncé le Seigneur Noir des Sith au Conseil des Jedi ; il avait abandonné le seul recours qu'il connaisse pour sauver sa femme.

Ces deux visions en apparence contradictoires découlaient d'un même acte : alors qu'il quittait l'appartement de son ami le Chancelier Suprême Palpatine, l'un de ses assistants, ce Sate Pestage dont Obi-Wan l'avait incité à se méfier, s'était approché pour lui dire que Palpatine lui avait parlé de ses craintes concernant Padmé... Subjugué, Anakin avait écouté Pestage lui expliquer lentement mais sûrement qu'il avait des connaissances qui faisaient défaut aux Jedi mais qui pourraient lui être utiles ; oh, il avait été subtil, prenant le temps de bien se présenter et d'interroger Anakin sur ce qu'il voulait et la situation qu'il rencontrait. Il avait été subtil, mais Anakin avait immédiatement su que cet homme ne lui disait rien qui vaille, et tandis qu'il l'écoutait parler, la conclusion s'était imposée à son esprit avec une force terrible : il avait affaire au Seigneur Sith dont le Conseil des Jedi soupçonnait la présence dans l'entourage du Chancelier. Il avait bafouillé au tentateur qu'il y réfléchirait, mais il n'avait réfléchi à rien, sa décision était déjà prise en son for intérieur : il avait sans attendre dénoncé le Sith à Maître Windu, lequel avait constitué un groupe de Jedi pour aller arrêter le Sith.

Si Anakin avait agi ainsi, c'était sans doute parce qu'au fond, il avait pris sa décision bien longtemps auparavant, le jour où il avait accepté de suivre Qui-Gon pour devenir le Chevalier Jedi qu'il avait toujours rêvé d'être. Il se définissait comme un Jedi ; malgré toutes ses appréhensions concernant Padmé, il ne pouvait pas changer si vite, or un Jedi se devait de dénoncer quelqu'un d'aussi dangereux pour son ordre et vraisemblablement pour toute la Galaxie.

Cependant, il ne parvenait pas à s'empêcher de se demander si ce Pestage avait réellement le pouvoir de sauver Padmé... Ce n'était pas de cauchemars qu'il voulait la sauver, Anakin avait fait la triste expérience avec sa mère de toute l'implacable réalité qu'il pouvait y avoir derrière ses rêves. Maître Yoda avait beau dire que l'avenir était toujours en mouvement, le jeune homme aimait trop Padmé pour pouvoir prendre un tel risque ! Et si, en se comportant en Jedi, Anakin avait condamné celle qu'il aimait ? Il avait toujours voulu être un Jedi, soit, mais est-ce que Padmé ne comptait pas plus que ses désirs égoïstes ? Maître Yoda voyait en l'attachement une forme d'égoïsme, pourtant Anakin était prêt à se sacrifier pour que vive quelqu'un d'aussi merveilleux que la Sénatrice Amidala. Et par conséquent, à sacrifier son désir d'être enfin le Jedi que les Maîtres attendaient. Il ne prétendait pas savoir si c'était bénéfique pour la Galaxie ou pour l'Ordre Jedi, mais il savait qu'il ne pourrait plus se regarder en face s'il abandonnait quelqu'un qu'il aimait, à commencer par Padmé, mais cela concernait aussi Obi-Wan et bien d'autres !

Oui, mais Padmé était quelqu'un qui se souciait du reste de la Galaxie, et Anakin respectait cela, il en faisait un modèle pour lui-même ; s'il voulait rester digne d'elle, il devait dénoncer Pestage. Naturellement, il se demandait si ce Sith était si dangereux que cela, en fin de compte... Les Maîtres Jedi n'avaient-ils pas prouvé en l'envoyant espionner Palpatine, car il n'y avait pas d'autre mot, qu'ils étaient capables d'être manipulateurs ? Que savait-il des Sith, au fond ?

La réponse était pourtant claire, après trois ans de Guerre des Clones : il en savait que Dooku lui avait tranché la main, avait tenté de faire tuer Padmé et avait causé la mort de nombreux Jedi, de nombreux clones et de nombreux inconnus. Il en savait également que ce Pestage était resté dans l'ombre à orchestrer cette guerre pendant que d'autres mourraient ! S'il s'était agi de quelqu'un qui avait prouvé depuis des années son dévouement au bien commun tel que Palpatine, Anakin aurait pu réfléchir ; mais pour Pestage, il n'existait pas de bénéfice du doute.

Cela n'empêchait pas le jeune homme de trembler de peur à l'idée de perdre Padmé... Il se connaissait : il ne pourrait pas vivre après cela. Ou alors, il deviendrait fou, comme après la mort de sa mère, mais définitivement, cette fois. Il basculerait du Côté Obscur. Quitte à être irrémédiablement attaché à quelqu'un, n'était-il pas moins dangereux d'essayer à tout prix de sauver Padmé que de la laisser mourir en sachant quelles conséquences cela aurait sur lui ?

Allons, allons... Elle n'était pas condamnée. C'était le désespoir plus que la haine ou la colère qui avait mené Dooku au Côté Obscur, soupçonnaient de nombreux Jedi. Le jeune Jedi avait enfin prouvé à Maître Windu qu'il était digne de confiance ; peut-être deviendrait-il Maître Jedi, peut-être lui accorderait-on l'aide dont il avait besoin... Tout de même, au vu de la philosophie de Maître Yoda, Anakin commençait à se demander si les Jedi détenaient de si grandes connaissances sur la façon de maintenir les gens en vie. Il se demandait même si cela les intéressait vraiment, en fin de compte !

Il réalisa qu'il ne se sentait pas la force de rester là à devenir dingue pendant que les Maîtres allaient affronter le Seigneur Noir des Sith... Une voix lui murmurait qu'il devait aller sauver Pestage et envoyer balader cet Ordre et ses principes qui ne l'avaient jamais considéré qu'avec méfiance, ne l'avaient jamais récompensé comme il savait le mériter ; une autre lui rappelait qu'il était l'Élu, que ses pouvoirs avaient crû d'une façon que Obi-Wan et les autres ne comprenaient pas, que lui seul pouvait vaincre le Seigneur Noir des Sith... Oui, mais voilà, Maître Windu lui avait ordonné de rester à sa place, et c'était l'occasion d'arrêter d'aller à l'encontre de tous les ordres du Conseil.

Un souvenir lui revint à l'esprit, un souvenir d'une situation étrangement similaire : il ne voulait plus désobéir au Conseil après avoir été chercher sa mère sur Tatooine, désespéré par les remontrances de ses aînés, aussi n'osait-il plus quitter la planète pour aller sauver Obi-Wan ; Padmé avait alors décidé de partir au secours de son Maître pour le forcer à cesser de douter de lui... Elle était... miraculeuse. Elle le comprenait mieux que personne, savait le prendre par la main quand il en avait besoin.

Aujourd'hui, elle n'était pas là et elle ne le serait peut-être plus jamais, alors Anakin devait se décider seul à agir ; il savait très bien que son rôle n'était pas de rester les bras croisés pendant que Maître Windu allait affronter un monstre. Il devait faire quelque chose, même s'il ne savait pas quoi.

Cela déplairait peut-être au Conseil, mais c'était ainsi : il était Anakin Skywalker, et il préférait être rejeté pour ce qu'il était qu'apprécié pour ce qu'il n'était pas.

Il se contraignit à sortir de sa torpeur et quitta le Temple.

 

Darth Sidious laissa échapper un cri de victoire alors que tombait sous sa lame un Maître Jedi nautolan -Kit Fisto, lui semblait-il. Il était envahi du Côté Obscur comme de la pire des drogues, il se libérait enfin du carcan où il s'était lui-même enfermé tout ce temps, il montrait enfin de quoi il était capable !

Il fallait reconnaître que les Jedi avaient fait de leur mieux ; Pestage n'avait pas bénéficié de tout l'effet de surprise qu'il aurait souhaité, Skywalker l'avait probablement dénoncé, et cela faisait bien longtemps qu'on le soupçonnait... Mais au final, qu'importait, cela lui avait simplement permis de déployer ses pouvoirs : une tempête de Force inimaginable s'était abattu sur les Jedi au moment même où tous les éléments du bureau se mettaient à voler en tout sens ; tous ensemble, les Jedi auraient pu y mettre un terme sans aucun problème, mais ils n'avaient pas eu le temps de se coordonner, à peine celui de comprendre la situation, la camarde armée d'une faux rouge s'était abattue sur eux !

Tout le mobilier échappa au contrôle de Sidious pour aller s'écraser contre le mur ; un seul Jedi était encore vivant, mais le Seigneur Sith le savait redoutable : c'était Mace Windu, bien sûr, et son visage arborait une expression si hargneuse qu'on aurait pu se demander qui était le Sith !

Le Seigneur Noir éclata de rire.

— On se sent seul, Maître Windu ? N'ayez crainte, il n'y a pas de mort, il n'y a que la Force !

Mace Windu hocha lentement la tête, le regard rivé sur son adversaire comme celui d'un prédateur d'Haruun Kal sur sa proie.

— Vous êtes doué, Sidious, vous devez avoir des facultés de concentration exemplaires pour arriver à manipuler tant d'éléments à la fois... Malheureusement pour vous, je vais veiller à ce que cela ne vous serve PLUS JAMAIS !

Le grand Maître Jedi à la peau sombre se jeta sur Sidious et tailla vers lui de ses coups secs et rapides caractéristiques, accélérant progressivement le rythme à mesure que Sidious les paraît ; le Seigneur Sith était satisfait, le maître du Vaapad était à la hauteur de sa réputation... Et comme par hasard, ce puissant Maître Jedi était celui qui flirtait le plus avec le Côté Obscur au combat !

Sidious devait admettre qu'il avait de plus en plus de mal à parer les assauts, la lame de Windu ne cessait de s'abattre vers lui de haut en bas avant de revenir sur les côtés, ne laissant jamais l'opportunité à Sidious de contre-attaquer, systématiquement placée de façon à occuper le plus d'espace possible ; le Jedi ne tentait probablement pas de déjouer la garde de Sidious, ses attaques n'étaient pas spécialement subtiles, en revanche il misait sûrement sur la fatigue du Sith... Celui-ci était de plus en plus agacé par cette stratégie qui ne le laissait pas déployer sa rage en une attaque puissante, si agacé qu'il peinait à attirer le Côté Obscur à lui pour prévoir les attaques...

Heureusement, il avait plus d'un tour dans son sac ; il sentait notamment qu'il avait encore une carte à jouer dans le turbo-élévateur qui approchait...

 

Anakin fut terrifié de découvrir à quel point il avait eu raison de venir en sortant du turbo-élévateur ; la pièce avait été plongée dans le chaos, Pestage avait réussi par quelque sombre miracle à tuer pas moins de trois Maîtres Jedi, Anakin reconnaissait, le sang glacé, les visages figés de Agen Kolar, Saesee Tiin et Kit Fisto.

Et il n'avait pas dit son dernier mot ! Anakin le voyait replié dans l'angle d'une vitre face à Maître Windu... Heureusement ou malheureusement, il était à présent désarmé...

— VOUS ÊTES EN ÉTAT D'ARRESTATION ! hurla rageusement Windu, sa lame violette toujours à la main.

— Non ! Non, on n'arrête pas Darth Sidious comme cela, Maître Windu ! Un Seigneur Sith n'est jamais désarmé !

Anakin vit alors jaillir ce qu'il n'aurait jamais crû possible : une véritable tempête d'éclairs bleutés qui jaillissait de nulle part pour foudroyer Maître Windu ! Il se rappelait que Dooku avait employé un maléfice comparable, mais l'éclair qu'il avait généré était ridicule comparé à ce qui s'abattait à présent sur Maître Windu, le Maître Jedi hurla de douleur et de rage, néanmoins il gardait son sabre devant lui pour s'abriter et, fort heureusement, Anakin vit que cela détournait en bonne partie les éclairs... Mieux, ou pire, Windu paraissait peu à peu se réorienter de manière à les renvoyer vers son adversaire ; néanmoins, Anakin le sentait affreusement proche du Côté Obscur, c'était tout ce qui l'empêchait d'être plus affecté par la foudre des Sith ! Il paraissait attirer les ténèbres tel un trou noir pour finalement les rejeter...

Ce fut au tour de celui qui se nommait donc Darth Sidious de hurler de douleur, en dépit du fait que Maître Windu continuait visiblement à subir lui aussi les effets des éclairs... Alors, il l'appela, la voix déformée par l'effort et la peur.

— Skywalker, aidez-moi, il veut me tuer ! Je ne peux pas me rendre, je vous assure qu'il va vraiment me tuer, il est devenu fou !

Anakin se rapprochait, se rapprochait de plus en plus de l'œil du cyclone.

— AIDEZ-MOI, je suis le seul à être vraiment avec vous, vous devez être vraiment avec moi !

Windu darda rapidement un regard vers Anakin, paraissant ne pas s'être aperçu de sa présence jusque-là.

— Aide-moi, Anakin ! Je ne sais pas si je vais y arriver tout seul ! Le destin des Jedi repose sur toi, montre que tu mérites tous les espoirs que nous avons placés en toi !

Quels espoirs avez-vous placés en moi, Maître Windu ? se demanda cyniquement Anakin. Tous les Jedi lui avaient dit et répété qu'il était l'Élu, qu'il avait des pouvoirs exceptionnels ; pourtant, tous les Jedi à commencer par Maître Windu l'avaient traité par la méfiance, même Obi-Wan. Seul Qui-Gon avait fait exception à la règle ; lui, Padmé, Palpatine et sa mère avaient compté bien plus pour le jeune homme que l'Ordre Jedi tout entier...

— Anakin ! implora à nouveau Sidious, Sidious qui perdait du terrain, Sidious qui paraissait subir de plus en plus de brûlures. Anakin, tu dois m'aider, tu n'as pas le choix ! TU N'AS PAS LE CHOIX SI TU AIMES PADMÉ, TU N'AS PAS LE CHOIX SI TU AIMES TA FEMME !

Et voilà, il l'avait dit. Le secret que Anakin portait depuis trois ans n'en était plus un, il ne pourrait plus rester le Jedi qu'il avait toujours voulu être ; et il s'en fichait.

Maître Windu eut le mérite de parvenir à rester concentré sur l'implacable affrontement, mais Anakin était sûr d'avoir vu son expression se durcir encore lorsqu'il s'en approcha...

— Je peux sauver ce... celle que tu aimes, Anakin ! Je vais mourir si tu ne fais rien, il est trop puissant !

— Je ne vous crois pas, répondit Anakin avec la douce fermeté d'une certitude nouvelle.

La situation était urgente, Maître Windu paraissait à chaque instant sur le point de céder, cependant Anakin avait besoin de parler, besoin  d'évacuer toutes ses émotions contradictoires, de s'écouter expliquer pour se convaincre qu'il faisait le bon choix...

— Les Sith ne sont que mort et violence, mensonge et trahison ; vous l'avez montré en provoquant cette guerre et en tuant Maître Qui-Gon ! Jamais vous n'avez su sauver qui que ce soit, pas sans détruire quelque chose de plus grand encore !

Ce fut rapide, rapide parce qu'Anakin ne voulait pas se laisser le temps de s'interroger davantage autant qu'à cause de l'urgence ; il saisit son sabre-laser, en fit jaillir la lame bleue et se lança dans un féroce arc-de-cercle en direction du Seigneur Noir ! Sa lame fendit l'air, rencontra la chair et la découpa comme si elle avait aussi peu d'importance qu'un droïde de combat ; la main droite de Darth Sidious fut arrachée par la lame d'Anakin, qui ne put s'empêcher de penser au Comte Dooku... Ce n'était peut-être pas le moment de penser à la violation du Code des Jedi qu'il avait commise en tuant cet autre Sith, mais il s'était promis après cela de ne plus jamais violer les principes de l'Ordre, et ça, il avait l'intention de s'y tenir...

Pestage avait hurlé de douleur,  bien sûr, et les éclairs disparurent presque aussitôt au soulagement visible de Maître Windu ; Sidious tenait son poignet au bout duquel ne se trouvait désormais plus rien, les traits agités d'expressions intenses, Anakin ne put s'empêcher d'éprouver une certaine pitié, mais il était trop tard pour que cela influence son jugement...

— Très bien... murmurait Pestage. Très bien... puisque c'est comme cela... puisque c'est comme cela, vous mourrez tous les deux ! cria-t-il.

Anakin eut tout juste le temps de comprendre ces paroles stupéfiantes qu'il sentit approcher quelque chose d'énorme sur le côté... une étagère entière volait à leur rencontre, Anakin était stupéfait de voir qu'il restait encore suffisamment d'énergie et de concentration au Seigneur Sith pour cela ! Maître Windu ne put l'éviter, elle le renversa purement et simplement dans un sinistre fracas, et les deux seraient tombés sur Anakin s'il n'avait précipitamment reculé !

Le Jedi s'attendait à voir Sidious désarçonné par cet ultime échec, néanmoins il n'en restait pas là ; un petit objet vola à travers la pièce, et une lame rouge d'encore plus mauvais augure que celle de Dooku se déploya dans la main gauche du Sith !

N'importe quel autre Jedi n'aurait pas su réagir, mais pas Anakin, car comme lors des courses de podracers de son enfance, Anakin ne réfléchissait pas ; il se laissait entièrement guider par la Force et ses réflexes, agissait en simple serviteur du Côté Lumineux de la Force. En Élu.

À peine son ennemi s'était-il ressaisi qu'il rallumait son sabre-laser à la lame bleu et se jetait sur son ennemi, sautant par-dessus l'armoire au sol ; cette fois, Pestage commençait à se laisser gagner par la peur pour de bon, il regardait Anakin comme s'il était un dieu, la bouche ouverte...

Anakin asséna un coup simple et puissant pour couper la seconde main du Sith ; celui-ci parvint à s'écarter de justesse, et, manifestement paniqué, rassembla ses dernières forces pour sauter sur le côté d'Anakin... Celui-ci était retourné avant même que le Sith n'ait touché le sol, et le Seigneur Noir dut reculer précipitamment pour ne pas être atteint par un assaut qui l'aurait coupé en deux... La fois suivante fut la bonne : Anakin se rappela l'Ataro, le style manié par Qui-Gon et Maître Yoda, à l'opposé de son Djem So sec et puissant, il invoqua la Force pour se projeter au-dessus du Sith ; celui-ci l'observa les yeux écarquillés, terrifié, il n'eut le temps que d'un rapide geste de sa lame pour contre-attaquer, qui eut pour seul effet d'exposer directement son torse à la lame d'Anakin là où celui-ci visait son épaule... Anakin sentit la lame rouge frôler son bras, il savait que son attaque avait été téméraire, mais cela ne comptait pas ; les traits figés en une éternelle épouvante, une lame bleue transperçant sa cage thoracique, Darth Sidious était mort.

Anakin Skywalker éteignit sa lame et laissa le corps du monstre s'effondrer. Les victimes de la Guerre des Clones étaient vengées, les Jedi étaient sauvés, Anakin était resté celui que Padmé avait aimé.

C'était fini, tout simplement. Il lui faudrait du temps pour s'en rendre compte, il ne savait pas ce qui arriverait à Padmé et il n'avait plus sa place dans l'Ordre Jedi, mais ce n'était pas grave ; il avait fait ce qu'il fallait, la Force déciderait de ce qui lui arriverait ensuite. Il n'avait plus peur de l'avenir, même si cela ne durerait peut-être pas.

Le Jedi resta un moment le seul être debout au milieu de la pièce, comme dépossédé de sa volonté à présent qu'il avait réussi ; puis, parce qu'il le fallait, il appela à lui la main invisible de la Force pour soulever l'armoire... Un maître Windu épuisé l'observait.

— Tu étais l'Élu, souffla-t-il. Qui-Gon avait raison. Tu as eu raison de venir.

Le Maître Jedi s'évanouit.

 

Anakin trouva le Chancelier réfugié dans une pièce annexe du bureau, ayant probablement profité du combat pour s'enfuir ; il peinait à reconnaître le grand homme qui avait guidé la République dans la guerre, le Chancelier était terrifié comme n'importe quel homme ordinaire devant ces évènements... Mais il fit largement part de sa reconnaissance à Anakin, lui rappelant qu'il avait toujours cru en lui ; c'était vrai, et pour cette raison, le Chancelier Palpatine ne serait jamais un homme ordinaire pour Anakin.

Il promit que le lendemain, il annoncerait au Sénat en compagnie de son sauveur que les Jedi avaient démasqué le Seigneur Sith responsable de sa guerre, il reconnaîtrait qu'il n'avait su déceler sa présence dans son entourage ; il rendrait hommage au courage des Jedi tombés, féliciterait Anakin et Maître Windu, et surtout, rendrait ses pleins pouvoirs. Son acte suivant serait de donner sa démission – Anakin avait des doutes à ce sujet tant Palpatine paraissait rechigner à faire confiance à un autre pour assurer la fonction de Chancelier, mais ce n'était pas le problème du jeune Jedi.

Ce qui l'était, en revanche, c'était ce que l'on déciderait à son sujet... Et c'est ainsi qu'une fois de plus, dès le lendemain matin, Anakin fut confronté au Conseil des Jedi, vraisemblablement pour la dernière fois ; il se rappela de la première fois qu'il s'était trouvé avec eux ainsi, quand il avait dix ans... Mais il avait eu le temps de vivre son rêve de devenir un grand Jedi, depuis. Par conséquent, il n'avait plus peur.

— Je n'irai pas par quatre chemins, prévint un Maître Windu en mauvais état. Anakin, les assertions de Sate Pestage étaient-elles vraies ? T'es-tu marié à la Sénatrice Amidala ?

L'expression de Maître Kenobi, assis à côté de lui, était indéchiffrable ; sans doute était-il pris entre la fierté qu'il avait pour son ancien Padawan et la déception de découvrir que son meilleur ami lui avait caché quelque chose de si important...

— Je n'irai pas par quatre chemins non plus, alors : oui, je me suis marié avec elle, après la bataille de Géonosis. Elle m'avait fasciné quand j'étais enfant, et je suis tombé amoureux pour de bon en la revoyant ; je vous promets que j'ai sincèrement essayé de lutter contre mes sentiments, et elle aussi. Mais quand nous avons tous deux failli mourir sur Géonosis, nous avons compris que c'était quelque chose de trop important pour nous. Je suis désolé, mais c'est comme ça.

À l'exception peut-être d'Obi-Wan, aucun des Maîtres ne parut réellement surpris, néanmoins ils échangèrent des regards agacés, comme si ces paroles faisaient d'Anakin un Padawan immature... Eh bien tant pis, il ne changerait pas pour eux. Il jeta un regard à Maître Yoda ; celui-ci fixait Anakin en montrant plus d'empathie qu'il ne s'y était attendu.

Ce fut Obi-Wan qui prononça la sentence, d'une voix douloureuse :

— Anakin, nous sommes tous désolés, mais tu dois quitter l'Ordre Jedi.

— Je sais.

— Mais avant, nous allons te nommer Maître Jedi. 

Anakin écarquilla soudain les yeux ; ça, ce n'était pas prévu dans le scénario... et ça n'avait aucun sens...

— Anakin, reprit Obi-Wan, c'est toi qui, par ce que nous avons interprété comme des faiblesses, a amené Sate Pestage à se montrer ; c'est toi qui l'a dénoncé à Maître Windu ; suivant ton entêtement habituel, tu es venu lui prêter main-forte bien qu'il t'ait donné des ordres contraires, et il avait vraiment besoin de toi, c'est toi qui l'as sauvé, et toi qui a finalement tué le dernier des Sith.

— Disparus, les ennemis millénaires de l'Ordre Jedi ont, renchérit Maître Yoda. Et grâce à toi, cela est. Le titre de Maître, mérité tu as, quels qu'aient été tes errements.

Pour une fois, Maître Windu sourit.

— Nous sommes tous fiers de toi, parce que tu as montré que ta loyauté était plus forte que ta peur, contrairement à ce que nous avons toujours craint – moi le premier, et je m'en excuse. Nous interdisons de manifester de l'attachement aux Jedi parce que nous craignions que cela ne les affaiblisse, mais toi, tu as montré que tu étais plus fort que cela. Aujourd'hui, nous devons te faire part de notre reconnaissance et de notre admiration.

Alors se produisit quelque chose d'incroyable : le Conseil des Jedi dans son ensemble se mit à applaudir, à applaudir Anakin ! Celui-ci en eut le souffle coupé... Il attendait cela depuis tant d'années... Il réalisait maintenant que ce n'était pas si important que cela, au fond, mais il n'avait plus à avoir peur de l'avis de ses pairs...

— Mais alors pourquoi... suffoqua-t-il. Pourquoi dois-je partir...

— Tu n'as plus ta place au sein de notre Ordre parce que tu ne respectes pas nos enseignements, expliqua posément Maître Windu. C'est comme cela. Ce n'est pas une sanction, nous savons que tu n'as pas basculé du Côté Obscur et tu as définitivement gagné notre respect ; mais comprends que nous ne puissions pas continuer à te considérer comme un membre de notre Ordre... Il faut que tu partes, et il est aussi simple pour tout le monde que tu le fasses de ta propre volonté. N'y as-tu jamais pensé ?

— Si, avoua Anakin.

Bien sûr qu'il y avait pensé, il était même déterminé à le faire alors qu'il rendait visite à Padmé, quelques mois avant le siège de Coruscant... Il ne pouvait simplement pas mettre cette idée à exécution avant la fin de la Guerre des Clones.

— Alors nous pouvons nous séparer d'un commun accord, lui rappela Windu.

— C'est vrai, conclut Anakin, dont le visage retrouvait des couleurs. Dans ce cas, je ferai bientôt part de ma décision de quitter l'Ordre et je ne cacherai plus mon mariage avec Padmé... Elle en vaut la peine. Mais... je ne sais pas ce que je vais devenir, j'ai toujours voulu être un Jedi, et rien d'autre...

— De la peine à en parler, j'ai, commença Maître Yoda, car c'est l'histoire d'une vieille dispute au sein de l'Ordre... Cependant, un Jedi tu peux toujours être, d'une certaine façon. De Maître Djinn Altis, te rappelles-tu ?

— En effet... Lui et ceux qui l'ont suivi permettent les liens amoureux.

— Oui. Jamais son enseignement une bonne solution ne sera à mes yeux, mais sans doute mieux que le nôtre il te conviendra.

— Très bien... Je vous remercie, c'est... est-ce exceptionnel dans l'histoire de l'Ordre Jedi ?

— Pas vraiment, admit Ki-Adi Mundi, un mince sourire sur sa longue figure ridée. Revan a également bénéficié d'un statut à part, après avoir vaincu Darth Malak en dépit de son amour pour Bastila Shan.

— D'accord. Je suis honoré d'avoir toujours votre estime, en ce cas.

— Nous espérons la reddition des dirigeants séparatistes, à présent que Sidious a rejoint Dooku et Grievous dans la tombe, affirma Plo Koon. Sinon, nous réglerons la question. Ce n'est plus de votre ressort, Maître Skywalker, vous avez fait ce que vous aviez fait à faire.

— Exactement, confirma Obi-Wan. Tu devrais prendre du repos, Anakin, tu l'as mérité, et Padmé aussi. Par ailleurs, tu as quelque chose à lui annoncer qui devrait lui faire plaisir.

Obi-Wan n'imaginait pas à quel point ! Anakin songea qu'il n'aurait de toute façon pu rester un Jedi avec la grossesse de Padmé...

— Par ailleurs, ajouta l'ancien Maître d'Anakin, sache que rien de tout cela ne nous empêchera de rester amis.

Anakin eut un sourire éclatant.

— J'en ai bien l'intention ; et même si ce n'était pas le cas, je n'ai pas pour habitude de suivre les ordres. Que la Force soit avec vous tous, Maîtres.

— Que la Force soit avec toi, Anakin Skywalker.

À présent qu'il n'y avait plus de guerre, plus de crise, plus de trahison, Anakin avait du temps à rattraper auprès de celle qu'il aimait ; il ne savait pas pourquoi, mais il n'avait plus peur de la perdre, c'était un risque qui s'était présenté à un moment donné, mais la façon dont il avait évolué l'avait fait disparaître. Il pourrait dormir sans crainte, ce soir.

 

Le Jedi se réveilla Sith, l'homme se réveilla machine, Anakin Skywalker se réveilla Darth Vader. Darth Vader, à bord de l'Étoile Noire, la plus grande machine de guerre de la Galaxie. Il n'y avait plus de Padmé avec lui depuis bien longtemps, il ne s'efforçait plus de protéger la vie mais de semer la mort. Il était devenu tout ce qu'il détestait.

Prisonnier de son armure, le Seigneur Sith soupira. Ce n'était pas la première fois qu'il faisait ce rêve pour s'en réveiller pris d'une intarissable mélancolie... C'était comme cela que les choses auraient dû se passer. C'était ce qu'il aurait dû faire, c'était ce qu'il aurait dû être.

Et au lieu de ça... il avait tout gâché. Il avait cru sauver Padmé, il l'avait tuée. Il avait cru aider un ami doublé d'un grand homme d'État, il était devenu le bras droit du plus grand tyran que la Galaxie ait connu. Il avait cru se libérer du carcan dans lequel les Jedi emprisonnaient ses pouvoirs, il était devenu le prisonnier de lui-même, de Darth Vader.

La plupart du temps, il ne se rendait pas compte, parce qu'il ne ressentait plus rien. C'était normal, il avait tout fait pour : suite à son geste désespéré qui avait sauvé Palpatine, il était accablé par des sentiments trop forts pour lui, il se rendait compte qu'il avait basculé et toute la Galaxie avec lui ; alors il avait voulu ne plus jamais rien ressentir, ne plus être qu'un simple pion au service de Palpatine pour ne plus jamais souffrir comme sa peur pour Padmé et sa rancœur à l'égard des Jedi l'avaient fait souffrir. Il avait accepté d'aller massacrer les Jedi avec l'espoir de tuer une fois pour toutes ce qui restait du fragile Anakin Skywalker en lui. Il voulait devenir si mauvais qu'il ne pourrait plus éprouver de regrets ni de peur à l'égard de la mort qui attendait tout ce qu'il aimait. Tout le mal qu'il avait fait à la Galaxie, il se l'était d'abord infligé à lui-même. Et cela avait marché, il s'était coupé de tout sentiment humain pour ne plus laisser la place qu'au Seigneur Sith avide de pouvoir et de sang.

Sauf en des moments comme celui-là, sauf lorsqu'il se rappelait que les choses auraient pu se passer autrement.

Darth Vader savait qu'il était trop tard pour changer, ce qu'il avait fait était trop grave, et il ne restait rien à sauver qu'il ait aimé. Il ne ressentait plus d'empathie pour personne de vivant, de toute façon, il était devenu trop différent, il ne comprenait plus les gens. L'Empire était devenu sa seule famille, une famille coulée dans le duracier et le ferrobéton, où la vie n'avait pas sa place, et donc la peur et la douleur non plus. Et qui pourrait lui réapprendre à aimer à présent que Padmé était morte et qu'il était devenu Darth Vader ?

Le voulait-il, seulement ? Quoi qu'en aient pensé certains, Anakin n'était pas idiot, il comprenait bien des choses ; ce n'était pas sa tête qui l'avait empêché d'être un véritable Jedi, mais son cœur. Or, toutes ces faiblesses avaient disparu à présent qu'il était un Seigneur Sith, son cœur s'était fait de duracier, imperméable à l'attachement, alors même qu'il avait toujours constitué son seul point faible. D'une certaine façon, il était plus fidèle aux règles Jedi que jamais ! Quoi qu'il en soit, savoir que plus jamais une tempête émotionnelle surgie de son attachement ne viendrait le dévaster et le pousser à agir contre ses principes était indéniablement rassurant.

Ainsi, il avait conscience d'être engagé dans une voie sans issue ; demain, il aurait sûrement oublié son rêve et ces sentiments qui lui venaient parfois, il ne serait à nouveau plus que Darth Vader. Pourtant, il jugeait important de conserver ses rêves malgré cela, de se rappeler qu'il voulait être autre chose ; les rêves, c'était ce qui lui avait permis de tenir le coup lorsqu'il avait été esclave sur Tatooine, bien que l'Ordre Jedi ne se soit pas montré à la hauteur de ses attentes. Surtout, c'était tout ce qui le séparait encore de la machine en lui, tout ce qui l'empêchait d'appartenir entièrement à l'Empereur et à son propre côté obscur.

Il essaya de se rendormir ; Padmé l'attendait.

2. Le Sept de Coeur
 

Allongé contre le sol métallique, je frissonne, mais je n'ouvre pas les yeux pour autant ; mon esprit se trouve hors de la pensée et du temps, encore retenu par une noirceur rassurante... Le froid n'a pas l'intensité mordante du vent glacial que j'ai parfois dû affronter chez moi, il est juste assez fort pour agiter mon corps de haut en bas — juste assez fort pour m'empêcher de dormir, en fait. Vous avez peut-être déjà eu l'occasion de le remarquer, l'avantage, dans ces cas-là, c'est que cela permet de mieux apprécier la chaleur protectrice de la couverture ; le problème, en l'espèce, c'est que, eh bien, je n'ai pas de couverture !

Je me demande vaguement pourquoi, d'ailleurs. En principe, je ne dors pas sans couverture, même lorsqu'il fait chaud, le contact est tranquillisant ; cependant, à l'acier glacé que je sens sous ma joue, aux tremblements et aux sifflements lugubres que j'entends quelque part, il me paraît évident que je ne suis pas dans mon lit... Mais où suis-je, alors ?

Là, sans vraiment savoir pourquoi, j'ai l'impression qu'il y a quelque chose de préoccupant... Je me décide à ouvrir les yeux.

Mon environnement métallique me surprend : des parois métalliques ocres, des systèmes illuminant la pièce... Tout cela a pourtant quelque chose d'indéniablement familier à mes yeux, je suis de toute évidence à l'intérieur d'un vaisseau spatial ; néanmoins, je persiste à avoir le sentiment d'une anomalie flagrante autour de moi, un peu comme si j'assistais à une conférence pacifiste organisée par des Gamorréens...

Et pour cause ! J'ai le souffle coupé en comprenant qu'en effet, quelque chose ne va pas du tout : un tel vaisseau n'existe nulle part ailleurs que dans les films de science-fiction, au même titre que les Gamorréens ! M'y retrouver est non seulement anormal mais parfaitement incompréhensible, impensable, même !

Tellement impensable que je suis aussitôt rasséréné, parce qu'il n'y a qu'une seule explication possible : je suis en train de rêver, tout simplement, c'est un rêve lucide puisque je parviens à me faire cette réflexion, mais un rêve tout de même, je n'ai rien à craindre. Cependant, tout cela a l'air si réel... Voyons, quels souvenirs me reste-t-il en-dehors de ce rêve ? Ai-je celui de m'être endormi ? Il me reste une vague réminiscence qui paraît tout à fait déplacée là où je suis... J'en conclus qu'il s'agit de mon dernier souvenir réel.

Je suis à l'intérieur d'un appartement dans une ville construite au bord de la mer, il est tard, très tard ; ma sœur et moi venons de finir de regarder une série dont le héros est un médecin détraqué, avec une actrice qui a de très jolis yeux. Il faut que j'aille me coucher, j'ai un devoir surveillé de mathématiques le lendemain, mais je n'ai trois fois rien révisé... Allez, je m'en fiche, il faut que je dorme, je verrai bien... Je m'allonge et éteins la lumière ; je suis réellement fatigué, aussi je succombe rapidement aux ténèbres...

Bon, voilà, je me suis bel et bien endormi, donc a priori, là, je suis dans un rêve un peu dingue, mon réveil va sonner, je vais me lever avec l'impression que ma tête est en plomb, revoir la sale bobine de mon professeur de mathématiques, manquer d'étrangler ma professeur d'anglais, perdre mon après-midi à lire des bêtises sur une galaxie lointaine, très lointaine ou à chercher une histoire que je pourrais moi-même écrire sur cet étrange univers... Peut-être même qu'à mon réveil, j'aurai tout oublié. Qui sait combien de rêves farfelus j'ai pu effacer ainsi de ma mémoire !

Je peux bien penser ce que je veux, mais je constate non sans une certaine inquiétude que ce vaisseau est toujours là et qu'il a l'air tout ce qu'il y a de plus matériel... À mon réveil, sûrement, des incohérences flagrantes me sauteront aux yeux, mais en l'état actuel des choses, je suis bel et bien prisonnier de cette brèche ouverte dans la réalité... Le réel, c'est ce qui refuse de disparaître quand on a cessé d'y croire[1]. Il va falloir faire avec pour le moment, je ne peux pas rester là indéfiniment, il faut que j'aille explorer le reste du vaisseau.

Je prends une petite inspiration, mon cœur paraît se rebeller à l'idée de s'aventurer plus avant dans cet univers mystérieux... Est-ce que j'en ai le courage ? Il n'y a qu'un seul moyen de le savoir.

Je me lève et marche droit vers l'ouverture... Un couloir aux parois ocres, quelle surprise. Eh bien, on va continuer, j'espère finir par tomber sur quelqu'un, ne pas rester captif d'un vaisseau fantôme, car je ne peux m'empêcher de me demander si je vais vraiment me réveiller... Je m'avance dans ce nouveau corridor quelques minutes, cherchant désespérément un sens à tout cela... Tiens, une porte ? Sans poignée visible, bien entendu. Comment ça s'ouvre, ces machins— là ? Un clavier est implanté dans la paroi, mais lorsque je prends le risque de pianoter dessus, rien ne se produit.

N'ayant pas de meilleure idée pour ouvrir la porte, je continue ; j'entends d'étranges vrombissements à la périphérie de mon audition, peut-être s'agit-il des moteurs du vaisseau ?

Ah, je parviens à un embranchement... mais... une seconde, j'entends des pas se rapprocher... oui, il n'y a pas d'erreur, c'est par ici que l'on vient ! Mais qui vient, au juste ? Je tremble un peu, sans savoir ce que je redoute exactement... Dans le doute, je préfère me plaquer contre la paroi, essayant de limiter ma respiration légèrement pénible sous le double coup de la peur et de l'excitation... L'autre jaillit de l'ouverture.

Seule la crainte qui m'enserre la gorge d'une poigne de fer me retient de crier ; l'être qui se montre ne paraît tout simplement pas humain ! Et de fait, il ne l'est pas, le doute n'est pas permis, comment peut-on avoir cette peau gris-vert, ces yeux oranges globuleux ? Tout cela alors qu'il porte un uniforme blanc et gris ne laissant aucun doute sur le fait qu'il s'agissait d'un être pensant... Cette fois, au moins, je peux être sûr d'être en train de rêver... ou si ce n'est pas le cas... si ce n'est pas le cas, mieux vaut ne pas y penser. Le pire, c'est un qu'un mot me vient à l'esprit pour décrire cette créature, un mot que je croyais purement imaginaire : Durosien.

Ne m'ayant manifestement pas remarqué, ledit Durosien poursuit sa route, probablement en direction de la porte à laquelle j'ai été confronté précédemment, ou peut-être de l'endroit où je me suis réveillé... Pour ma part, je vais prendre le corridor dont il sortait, je verrai moi-même si je dois ou non révéler ma présence aux éventuels autres occupants du vaisseau que je pourrais rencontrer, mais je tiens à me laisser ce choix... Même si c'est censé n'être qu'un rêve...

Je poursuis ma progression, m'ingéniant à ne penser à rien, rigoureusement rien... J'ai l'impression que la moindre tentative de réflexion dans une telle situation suffira à me rendre dingue. Une porte achève le couloir, mais je vois également un escalier ; des voix s'élèvent de derrière la porte. Je ferais mieux de prendre l'escalier si je veux me donner le temps de découvrir à qui j'ai affaire... et où je suis exactement, ce ne sera pas de refus non plus.

Cependant, mon inconscient ne doit pas être tout à fait d'accord, car alors même que je prends la direction de l'escalier, la porte s'ouvre en coulissant ; cette fois, je ne peux contenir un cri effrayé, et je recule instinctivement. Ce qui se tient devant moins à présent, ce n'est toujours pas humain, c'est un être à l'aspect peu engageant, doté d'une peau orangée à l'aspect étrangement lisse et de courts tentacules en guise de menton... Je l'appellerais un Quarren si je pouvais me convaincre que cela existe vraiment !

— Vous êtes le passager clandestin ? 

Oui, c'est bien du Quarren que jaillit cette question posée d'une voix rauque... Le cri étant mort dans ma gorge, je reste muet de stupéfaction, cherchant désespérément quelque chose à dire, mais il n'y a guère que quelques bribes de phrases insensées qui tourbillonnent dans mon esprit...

— C'est vous qui êtes monté hier pendant que notre vaisseau était posé, non ? insiste le Quarren.

Est-ce le cas ? Ou plutôt, est-ce que cela fait partie du scénario de mon rêve ?

— Je... Où suis-je ? parviens-je enfin à articuler, la gorge sèche d'incompréhension.

Le Quarren me contemple en silence un instant, sans expression déchiffrable pour moi, naturellement.

— Suivez-moi sur le pont, déclare-t-il finalement avant de se retourner.

Ce n'est qu'en m'engageant à sa suite, contraignant au mouvement mes jambes pétrifiées, que je réalise un curieux détail : le Quarren ne m'a-t-il pas parlé en français ? Curieusement, je ne saurais le dire aujourd'hui ; la seule chose dont je sois sûr à ce sujet, c'est que j'ai compris tout ce que l'on m'a dit ce jour-là.

Lorsque je pénètre sur le pont à la suite du Quarren, ma respiration reste à nouveau bloquée dans ma gorge, cependant, ce n'est plus sous le coup de la peur mais sous celui de l'émerveillement... Ce que je vois, c'est un vrai pont de vaisseau spatial tel que j'en imagine depuis des années. Un pont de vaisseau spatial, c'est avant tout la verrière, l'infini de l'espace étoilé s'y étendant de toutes parts... sauf que les étoiles ici sont toutes d'un bleu glacial. C'est étrange, mais cela a quelque chose d'apaisant, le regard se noie dans ce bleu si éloigné de la vie et si poétique à la fois... Une foule bigarrée de personnages parait occupée derrière des consoles en tous genres, je trouve enfin certains humains parmi eux, mais d'autres appartiennent à des espèces aussi variées qu'étranges. Voilà un spectacle que je n'oublierai vraisemblablement jamais ; je ne sais si je dois le qualifier de terrifiant ou d'intéressant, mais je me sens soudain totalement perdu. Je dois me réveiller à présent, ce n'est pas possible autrement... Le rêve ne peut pas aller plus loin, ça devient trop incroyable...

— Capitaine Vonotar ? L'humain qui est monté à bord...

Un homme monte de quelque part en contrebas. Je suis un peu plus grand que la moyenne, mais lui me surplombe clairement ; l'espace d'un instant, j’ai l'impression rassurante d'avoir affaire à un humain, un homme à la carrure imposante et à la barbe noire bien taillée... Jusqu'à ce que je remarque que ses yeux sont d'un noir d'encre. L'intégralité de ses yeux.

Lorsqu'ils se posent sur moi, me donnant l'impression de puits sans fonds, je tremble, inévitablement...

— Où suis-je ? demandai-je à nouveau, d'une voix faible.

— Vous êtes sur le Sept de Cœur, Terrien. Mon vaisseau. Vous êtes monté hier soir, vous ne vous en rappelez pas ?

Sa voix parait surgir d'un abysse sous-marin... Le Sept de Cœur, dit-il ? Voilà un étrange nom que choisit mon inconscient pour un vaisseau d'une autre galaxie... Toutefois, je commence à douter de plus en plus d'être en train de rêver, sinon de me réveiller un jour. Oh non... Je suis mortifié, mais je ne peux en rester là, aussi je rassemble mon courage pour me renseigner à nouveau :

— Et... Où allons-nous, Capitaine ?

— Partout... Et nulle part. Nous sommes ici dans le système de Ankou-813, là où aboutissent toutes les voies hyperspatiales.

Est-ce pour cela que je ne vois ni de planète ni d'étoile proche ? Cependant, je viens d'obtenir une information de taille : l'équipage sait que je suis Terrien.

— Si je peux me permettre... Repasserez-vous sur Terre ? J'ignore... Sais pas pourquoi... Suis monté sur ce vaisseau. La curiosité... Sans doute.

Je me perds un instant dans ces yeux noirs. Peuvent-ils lire en mon âme, savent-ils que chaque fibre de mon être rêve de se réveiller ? Je ne sais pas pourquoi, mais ce nom d' « Ankou-813 », cette idée de croisement de toutes les voies hyperspatiales, cet étrange Capitaine, il y a dans tout cela quelque chose de sinistre, sans que j'arrive à décider quoi exactement... De sinistre, mais aussi d'attirant.

— Comme je vous l'ai dit, nous sommes partout et nulle part, nous sommes sur Terre et nous n'y sommes pas, nous sommes dans l'instant présent et nous n'y sommes pas. Si vous voulez revenir chez vous, si vous voulez revenir au moment où vous êtes parti, il vous suffira de le vouloir et de quitter mon vaisseau. Mais pas maintenant. Nous avons une mission à remplir.

Je ne suis pas sûr de comprendre le sens de ses paroles... Cette histoire est encore plus folle que je ne le croyais...

— Excusez-moi, mais... Voulez-vous dire... Voulez-vous dire que nous nous trouvons ici hors de l'espace et du temps ?

Le Quarren parut sourire.

— Vous ne pouvez pas comprendre... Le temps n'est qu'une façon de penser, une manière pour votre cerveau de classer des choses de manière linéaire...

— Tout à fait, approuva le Capitaine. À présent... Excusez-nous, mais elle devrait arriver.

Mon envie de demander qui devait arriver fut classée sans suite sans autre forme de procès. L'équipage commence manifestement à s'agiter, mais leurs gestes restent ceux de professionnels qui savent ce qu'ils ont à faire ; le Capitaine, lui, se tourne simplement vers la verrière et reste à la fixer de ses yeux noirs, le visage fermé à double tour... Il se produit quelque chose dans la verrière, on y voit poindre comme une étoile filante, un trait d'or qui illumine la toile noire du cosmos au milieu des étoiles bleues...

— La voilà, ne la ratez surtout pas ! gronde le Quarren.

Sans perdre une seconde, l'équipage lance le Sept de Cœur à la poursuite de l'étrange objet lumineux qui traverse le système à toute vitesse.

— Elle est bien pressée, celle-là, grommela le Capitaine. Il n'y a pas de gravité, ici, le poids ne compte pas, c'est l'espoir qui alourdit les choses, et celle-là n'en a plus aucun... Mais nous la rattraperons. C'est notre mission.

Étant incapable de déterminer s'il s'adresse à moi ou s'il parle pour lui-même, je m'abstiens de tout commentaire. Le vaisseau fonce maintenant à travers l'espace, les étoiles bleues défilent dans la verrière, l'objet incandescent que nous poursuivons droit devant nous...

— Allez, plus vite ! exige le Quarren, à croire que sa vie dépendait de l'opération. On prépare les rayons tracteurs avant, Capitaine ?

— Non, ordonna Vonotar. Non, je crois que l'étoile est plutôt au-dessous de nous, cette fois, elle va la récupérer... Préparez plutôt ceux de tribord, on va réessayer la manœuvre de basculement... Ah, je crois que nous y sommes.

L'objet que nous poursuivions s'est soudain figé quelque part devant nous, son éclat grossissant dans la verrière ; allons-nous le rattraper ? Son éclat s'intensifie à mesure que nous approchons... Soudain, je le vois tomber, tomber droit à la verticale.

— Basculez ! hurle Vonotar, qui conserve néanmoins son sang-froid. Activez les rayons tracteurs tribord !

Je sens les moteurs droits du vaisseau se couper brutalement, et voilà que nous tombons à la renverse, comme si la gravité reprenait soudain ses droits dans l'espace ! Je m'effondre irrésistiblement sur la passerelle ! Néanmoins, personne n'y fait attention, l'équipage était trop occupé à se cramponner. Quant à Vonotar, il reste debout sur la passerelle, le regard toujours rivé sur la verrière, pareil à une apparition surnaturelle...

Plaqué contre la paroi du vaisseau, je reporte mon attention sur la verrière pour voir ce qui nous attire si implacablement : une chose si immense que nous n'en voyons qu'une minuscule partie est en-dessous de nous, une énorme boule de feu bleuâtre, un incroyable astre de mort... Quelque chose d'effroyablement hivernal me gagne alors que je fais face à ce qui ne peut être que l'étoile Ankou.

Ainsi, c'est cela qui se tient au cœur de l'espace et du temps...

En regardant plus attentivement, j'observe des objets bleus qui gravitent autour de l'étoile, à peu près de la taille de l'objet que nous poursuivons... J'en dénombre des dizaines de là où le vaisseau se tient et s'il y en a autant sur toute l'orbite, ils doivent être des milliers ou plus...

— Ne vous en faites pas pour eux, me recommande le Capitaine, ils n'ont rien à craindre, ils sont trop lourds d'espoir pour être attirés par Ankou...

— Euh... Tant mieux, répondai-je, supposant qu'il s'agit d'une bonne nouvelle.

Vonotar me sourit, se  doutant probablement que je n'ai pas compris grand-chose.

— Ça y est, on la tient ! signale une humaine à la peau mate qui surveille attentivement un écran, quelque part sur la droite de la passerelle.

— Parfait, remontez-la vite ! l'enjoint le Quarren. Et remontez avant qu’Ankou ne s'aperçoive de notre présence !

Tout le monde semble se détendre brusquement, à part quelques membres précis de l'équipage, vraisemblablement ceux qui sont en charge des rayons tracteurs. Une étrange idée me vient.

— Vous n'avez pas d'espoir ? demandai-je à Vonotar. Puisque nous sommes nous aussi attirés par Ankou...

Vonotar me dévisage un moment sans rien dire, est-ce de la tristesse que je reconnais dans ses yeux noirs d'ébène ?

— Aucun. J'ai volé le secret de l'hyperespace à Ankou pour me permettre de voyager, de fuir la planète qui m'avait été assignée par le destin, et ce savoir s'est répandu dans la Galaxie... Ceux que vous voyez dans mon équipage n'ont rien à voir les uns avec les autres, ils viennent d'époques et de lieux différents, mais tous ont un point commun : ils n'avaient plus rien à perdre dans leur vie, alors ils ont accepté de me rejoindre dans ma mission, et nous la mèneront jusqu'à la fin des temps... Nous ne mourrons pas, jamais, mais nous sommes coupés des vivants pour toujours, à l'exception des visiteurs comme vous que nous accueillons parfois ; nous ne pouvons plus que remplir notre mission à travers toutes les voies hyperspatiales de la Galaxie... Nous ne nourrissons ni espoir ni désespoir. Nous sommes vides. Et cela nous rend bien plus rapides que n'importe quelle âme...

— De quelle mission s'agit-il ? osai-je encore demander.

Vonotar sourit sans me répondre. Le moteur droit s'est apparemment rallumé, et peu à peu, nous nous arrachons à l'attraction d'Ankou ; le feu bleu-blanc commence tant bien que mal à disparaître de la verrière, la pesanteur qui me clouait à la paroi tribord reflue... Enfin, l'effroyable soleil bleu s'évanouit et le Sept de Cœur se met à foncer à foncer loin de lui à travers l'espace.

— Nous n'avons pas d'autres interventions pour le moment, affirme le Capitaine à l'équipage. Préparez-vous à passer en hyperespace, mettez le cap... n'importe où. Nous ne sortirons pas, de toute façon, ajoute-t-il à mon attention.

Je hoche la tête. Quelques secondes passent avant que toute la toile de l'espace paraisse se déchirer autour de nous, la lueur bleue des étoiles s'étirant indéfiniment comme pour nous dire adieu... Je connais cela, le passage en hyperespace, mais c'est formidable de le voir de ses propres yeux ; et puis, nous transperçons la toile pour de bon, ne laissant rien de plus dans la verrière qu'un flou bleuté...

— Quand pourrais-je partir ? demandai-je au Capitaine, incertain.

Il hausse les épaules.

— Pourquoi pas maintenant ? Nous sommes au cœur de l'hyperespace, nous sommes partout et nulle part, nous ne sommes pas plus loin de la Terre que de Coruscant ou Csilla... dans l'univers des vivants, en tout cas. Allez-y, vous trouverez bien une capsule pour vous ramener chez vous.

J'opine.

— Très bien... Alors au revoir, Capitaine.

— Dites plutôt adieu, jeune homme... Vous êtes monté ici, vous avez le choix, maintenant ; mais quoi que vous choisissiez, vous ne reviendrez pas.

— Euh... alors adieu.

Je me retourne et quitte la passerelle, cherchant intérieurement ce que le Capitaine a voulu dire... Je suis tenté de rester sur le vaisseau, il faut l'avouer, car cette aventure n'est pas dénuée d'un certain charme, mais j'ai le sentiment d'en avoir assez vu, après tout... Il est temps que je rentre chez moi.

Me voilà à nouveau seul dans ces couloirs ocres ! Je franchis plusieurs portes ouvertes, grimpe et descends plusieurs petits escaliers, le vaisseau ne doit pas être suffisamment haut pour justifier l'emploi d'un turbo-élévateur ; cependant, il m'est impossible de retrouver l'endroit où je m'étais réveillé... Qu'importe, au fond, ce sont les capsules qui m'intéressent. Lorsque je les aurai trouvées... soit je me réveillerai, et j'espère ne pas oublier ce rêve, ce serait triste, soit je rentrerai chez moi pour de bon, auquel cas le voyage comme l'arrivée promettent d'être étonnants ! Cette histoire est vraiment folle, je le sais ; et même à présent que vous me lisez, me croyez-vous ?

Et pourtant ! Et pourtant la phase la plus incroyable de mon voyage est encore à venir... J’erre probablement quelque chose comme un quart d'heure ou vingt minutes dans le vaisseau sans y trouver signe de vie, me demandant si c'est la construction du bâtiment qui est labyrinthique, mais j'en vois mal l'utilité, ou si je tourne tout simplement en rond, ce qui est loin d'être exclu car les lieux ne sont pas aisés à différencier ; je ne nourris pas de réelle inquiétude pour autant, convaincu d'avoir tout mon temps. Quoi qu'il en soit, je finis par me trouver confronté à une porte ouverte dont je ne me souviens pas, soit que je ne suis effectivement pas passé devant, soit qu'elle était fermée à ce moment-là.

J'entre ainsi dans une partie du vaisseau plus étroite et basse de plafond, ce qui n'est pas pour me rassurer... Arrivé à mi-chemin, je me fige en entendant du mouvement et me serre contre le mur ; deux membres de l'équipage, des Talz je crois, passent juste devant moi sans me prêter la moindre attention, émettant de petits cris incompréhensibles. Malheureusement, cela signifie que je fais fausse route : que seraient-ils venus faire dans la partie du vaisseau où se trouvent les capsules ? En revanche, il me vient à l'idée que c'est probablement là qu'aboutissent les rayons tracteurs, et donc le chose que le Sept de Cœur a poursuivie puis ramenée à son bord avec tant d'acharnement...

Sitôt cette pensée venue, je fus piqué d'une irrépressible curiosité ; le Capitaine Vonotar n'avait-il pas parlé d'âmes ?

Ma décision fut rapidement prise, j'avais trop envie d'en voir plus ! Je suivis donc cet étrange couloir, qui se révéla aboutir sur une petite pièce légèrement plus haute ; il y a au fond une sorte de cuve à bacta, mais elle ne contient pas de liquide, seulement une étrange poussière dorée volant en tous sens, non sans une grâce délicate... Ce spectacle me fascine, je ne me lasse pas d'observer les douces formes dessinées au hasard par toutes ces minuscules entités... Néanmoins, mon incursion doit être courte ! Je me force à détourner les yeux vers le coin opposé de la pièce, où je trouve une sorte de couchette et dessus... et dessus...

Je m'avance, encore plus hypnotisé que par la mystérieuse poussière.

C'est... c'est une femme, une femme vêtue de noir, avec une cape de la même couleur terminée par une bordure violette ; cependant, sa peau est bleue, bleu clair... Un très beau bleu, mais qui ne s'accorde pas aux parois ocres. Cela lui confère quelque chose de très exotique... Du reste, elle ne semble pas beaucoup différer d'une humaine. Je dirais qu'elle a entre vingt-cinq et trente ans, plutôt belle, mais sans donner l'impression d'avoir été taillée à la perfection par un artiste de génie comme certaines femmes. Ce qui est tout aussi captivant !

Faisant appel à mes souvenirs, je comprends, charmé, que c'est une Chiss, une Chiss à la peau bleue et aux yeux rouges de la planète Csilla... Mieux, son visage m'évoque quelque chose, un personne de jeux vidéos, me semble-t-il.

Impossible d'en détourner le regard, il se dégage d'elle quelque chose de trop intriguant, mon âme voudrait s'y engouffrer toute entière pour comprendre ce que j'ai sous les yeux...

Brusquement, je m'inquiète de savoir si elle est vivante ; je prends son pouls après un moment pour retrouver comment on s'y prend. Je crus d'abord que la vie l'avait bel et bien quittée, et ce fut mon cœur à moi qui fit une embardée sous le coup de la tristesse ; mais, à bien y prendre garde, je perçois encore quelques faibles battements... Je n'en suis pas tout à fait sûr, mais ça me donne cette impression et... Et j'ai envie d'y croire...

— Qui êtes-vous ? ne puis-je m'empêcher de murmurer, sans attendre véritablement de réponse.

— Ra... rRamenez-moi. 

Je sursaute. Oui, ses lèvres viennent de remuer, bien que faiblement, elle me demande quelque chose ! Je l'observe attentivement, mais elle ne donne pas d'autre signe de vie. 

— Vous ramener ? interrogeai-je, à la fois émerveillé et effrayé par ce qu'il se produit.

Elle ne me donne aucune réponse, cette fois, néanmoins je suis sûr de ne pas avoir rêvé. et je suis incapable de détourner le regard d'elle... Je ne veux pas la laisser là, cela me parait inacceptable... Ne me demandez pas pourquoi, c'est simplement que... Eh bien, elle m'inspire, voilà, mille rêves et  cauchemars se bousculent à la porte de mon esprit en la voyant, elle me donne l'impression d'un univers entier grandissant dans mon esprit, et cela me la rend plus précieuse que n'importe quelle richesse matérielle, plus importante que tout ce que je connais.

Vais-je la laisser presque morte et loin du monde des vivants pour l'éternité, si j'ai bien compris ce qu'est ce vaisseau ? Elle me parait si précieuse... Je ne peux pas faire cela, ce serait une perte inacceptable... Elle m'appelle, je sens son image appeler mon esprit...

Mais, évidemment... Si je ne rêve pas, la ramener chez moi sera la source de mille problèmes dont je ne peux imaginer que la moitié ! De plus, si je ne sais pas détourner les yeux d'elle, qu'en sera-t-il si je l'emmène avec moi, quelle place prendra-t-elle dans ma vie et dans mon esprit ?

Il est certain que ce serait de la folie de l'emmener, mais le danger ne m'affecte absolument pas... En revanche, cela me fendrait le cœur de l'abandonner alors qu'elle veut venir avec moi !

Lentement, je me résigne à cette idée : je ne peux pas repartir d'ici seul. Qu'en dira Vonotar ? Lui et son équipage ont manifestement pris des risques pour récupérer cette femme, si c'est bien elle que nous avons poursuivi précédemment. Mais je ne veux pas la laisser là, et si je la ramène dans le monde des vivants, cela ne pourra pas lui faire de mal, non ?

Non, décidément, c'est au-delà de toute justification rationnelle, il faut que je l'emmène.

Je fais un effort pour la soulever, espérant que l'équipage ne reviendra pas avant que je ne sois loin. Elle est plus petite que moi et je pense pouvoir l'emmener sans trop de problèmes si les capsules ont le bon goût de ne pas être trop éloignées...

De fait, la Chiss dans mes bras, je trouve cette fois les capsules sans difficulté. Encore un corridor que je n'avais pas vu tout à l'heure, il mène à une sorte de hangar ouvert sur l'espace, l'air retenu par un générateur de champ ; cinq petits vaisseaux se dévoilent à mes yeux. Il me semble qu'une capsule n'est pas équipée d'hyperpropulsion... Mais après tout, puisque nous sommes déjà dans l'hyperespace, peut-être celles-ci ont-elles simplement pour vocation d'en sortir. Personne n'étant visible, je porte simplement la Chiss jusqu'au premier vaisseau ; la porte s'ouvre toute seule lorsque je parviens en face !

Fort heureusement, ce n'est qu'un droïde qui m'attend, une haute et étroite silhouette d'argent qui ne semble pas avoir été conçue par des humains ; je me demande un instant s'il ne va pas remarquer que j'emporte la prise du Sept de Cœur et donner l'alerte... Comment m'expliquerais-je au Capitaine Vonotar alors que j'ai du mal à m'expliquer moi-même mon attirance pour l'extraterrestre ?

— Bonjour Monsieur, vous désirez emprunter cette navette ? me demande simplement le droïde d'une voix féminine parfaitement inexpressive, coupant court à mon angoisse.

Est-ce que sa programmation ne va pas jusque-là ? Ou y a-t-il une autre raison à son absence de réaction ?

— Oui, je réponds en reléguant ces questions à la liste des grands mystères inexpliqués de l'univers. Il faut que je me rende sur la planète Terre... C'est possible ?

Faudra-t-il que je pilote ce truc ?

— Bien sûr, me rassure le droïde, il suffira que je vous sorte de l'hyperespace au bon moment. Vous n'avez à vous occuper de rien. Entrez, vous et l'autre passagère.

— Euh, merci... 

Je m'exécute ; deux rangées parallèles d'une demi— douzaine de sièges nous attendent à l'intérieur, devant une petite verrière. J'allonge la mystérieuse Chiss sur deux d'entre eux puis m'installe dans la rangée d'en face, mu par l'intention de surveiller que tout se passe bien pour ma compagne de voyage.

— Il n'y a pas d'autre passager ? me demande le droïde en actionnant un mécanisme qui referme la porte.

— Non.

— Alors nous quittons le Sept de Cœur tout de suite... Durée du voyage estimée, trois heures, vous aurez le temps de dormir, mais nous devrions arriver à peu près à l'heure où vous êtes parti.

— Euh... très bien, répondais-je, renonçant à essayer d'y comprendre quoi que ce soit.

— Décollage... 

La capsule frémit délicieusement à l'allumage des moteurs ; encore un peu et mon petit vaisseau s'élance dans le hangar vers les étoiles, passe le champ de force pour quitter le Sept de Cœur... Nous sommes seuls dans l'hyperespace, à présent, nous sommes seuls dans l'hyperespace et je laisse un sourire ravi se dessiner sur mes lèvres, ravi d'avoir pu prendre part à cette folie... Naviguant à travers l'étrange espace bleuté, nous commençons à nous éloigner du vaisseau... Juste à côté de nous dans l'hyperespace, c'est la forme sombre et massive du Sept de Cœur que nous fuyions... Le vaisseau ne paye pas de mine, ses lignes s'apparentent plus à un bricolage géant qu'à une œuvre d'art.

Plus rapides, nous passons devant le vaisseau, et l'espace d'un instant qui m'emplit d'excitation, nous nous tenons juste devant la verrière du Sept de Cœur, j'aperçois confusément les silhouettes obscures qui s'agitent à l'intérieur sous les reflets bleus de l'hyperespace.

Là... Devant la verrière...

Je distingue mal ses traits de là où je suis, et pourtant je suis sûr que c'est le Capitaine Vonotar ; il sourit.

 

Je ne me souviens pas vraiment de la suite, alors nous allons approcher de la conclusion de mon récit, mes amis... Vous vous en doutiez depuis le début, j'imagine, j'ai effectivement fini par me réveiller — par me réveiller chez moi, dans mon lit, pas à bord du Sept de Cœur ! Paradoxalement, je crois me souvenir qu'au bout d'un moment à voyager dans l'hyperespace, j'ai fini par m'assoupir dans la capsule.

Je me suis donc réveillé, assez tôt, vers six heures du matin ; dans deux heures, ce serait l'heure du cours de mathématiques, mais j'avais encore la tête dans cet étrange rêve... J'essayais d'en reconstituer le puzzle, ce n'était pas évident ; j'ai essayé de vous le restituer au mieux, de reconstruire les dialogues d'après ce dont je me rappelais, de vous présenter dans l'ordre tout ce que j'ai vécu cette nuit-là, mais je ne pourrais jurer n'avoir pas trahi le véritable sens des paroles du Capitaine Vonotar ni ne m'être trompé sur certains détails.

C'est donc ainsi que s'est terminée mon aventure à bord du Sept de Cœur voilà déjà plus de deux ans, c'était en avril 2009, j'avais seize ans ; et pourtant, ce rêve me réservait encore une surprise.

La surprise, je la découvris quelques minutes après mon réveil, lorsque j'entendis une autre respiration dans ma chambre ; je me figeai un instant... Lorsque j'allumais la lumière, eh bien, croyez-le ou non, elle était là.

La femme extraterrestre que j'avais ramenée du Sept de Cœur se tenait sous mes yeux ! Elle était allongée sur le matelas rangé à côté de mon lit, que quelqu'un avait manifestement étendu sur le sol pour y reposer la Chiss ; était-ce moi, même si je ne m'en souvenais pas ? Était-ce le droïde ? En tous cas, malgré mon incrédulité, malgré le mélange de peur et d'émerveillement devant ce que je ne pouvais expliquer, elle restait bien là, sous mes yeux, sa peau bleue incongrue au possible dans ma chambre terrestre comme une mauvaise blague... Il n'y avait plus cet étrange scintillement autour de son corps que j'avais cru remarquer à bord du Sept de Cœur.

Elle paraissait dormir... Oui, j'entendais sa respiration, donc je n'avais pas de souci à me faire de ce côté-là.

Mais comment expliquer une telle chose... Aujourd'hui, c'est bien simple : je ne l'explique pas. Mon aventure à bord du Sept de Cœur n'était pas un rêve, c'est la seule conclusion que j'en tire... Pour le reste... Est-ce qu'il existe vraiment une autre galaxie comparable à celle que l'on voit dans une saga cinématographique de Space Opera, ou est-ce que l'imagination n'est qu'un autre monde avec lequel certains d'entre nous communiquent parfois, ou est-ce que ça n'a rien à voir... Ou est-ce que je suis cinglé... Je vous laisse y réfléchir si vous en avez envie ; moi, j'ai décidé de ne pas m'en occuper. Et sur le moment, j'avais déjà choisi de laisser les questions de côté ; au fond, j'étais heureux qu'elle soit là, non ?

Même si je ne voyais absolument pas comment réconcilier sa présence avec ma vie terrestre...

Je touchai doucement son épaule bleue, la secouai un peu ; je vis ses yeux s'ouvrir doucement... Comme je le pensais, ils étaient entièrement rouges, et l'espace d'un instant, la peur revint me pétrifier... Je cherchais quelque chose à dire, mais l'extraterrestre me devança.

— Où... Suis-je ?

— Vous êtes sur la planète Terre, lui répondis-je, la bouche sèche, nerveux.

— Vous m'avez emmenée ici, n'est-ce pas ? Je ne suis plus... L'espace... Le froid... Même le vaisseau...

— Non. Je... Je vous ai emmenée avec moi du Sept de Cœur.

Elle hocha lentement la tête en me regardant ; elle avait l'air aussi désorientée que moi, et bien que cela ne m'aide pas à obtenir des réponses, il y avait là-dedans quelque chose de rassurant, nous étions deux.

— Alors je suis sauvée... Merci.

— De quoi... De quoi vous ai-je sauvée exactement ?

— D'Ankou. Du désespoir... de l'inexistence. Vous m'avez ramenée avec vous. J'existe pour vous. Tant que vous vous occuperez de moi, l'espoir fera battre mon cœur, et j'existerai...

— M'occuper de vous ? C'est-à-dire ?

Elle me sourit gentiment.

— Faites en sorte que j'existe... Je vous raconterai mon histoire. Plus vous me connaîtrez, plus je serai réelle. Et si vous faites connaître mon histoire, ça n'en sera que mieux...

— D'accord... Ce serait... Ce serait parfait. Merveilleux, même.

Ayant oublié toute notion de réalité et de surnaturel, je commençais à penser que ce ne serait pas très différent dans la forme de mon travail de fan sur un texte que j'avais baptisé En Chute Libre dans les Ténèbres... Sauf que cette fois, j'avais vraiment un sujet devant moi, au sens littéral du terme, qui ne demandait qu'à me raconter son histoire...

— Comment vous appelez-vous ?

— Sev'rance Tann.

Ah... C'était bien ce que je pensais, le jeu Galactic Battlegrounds Clone Campaigns, celui-là même que j'avais déjà exploité pour En Chute Libre dans les Ténèbres... La Jedi Noire Sev'rance Tann... Je commençais à comprendre de quel choix me parlait le Capitaine Vonotar ; j'avais trouvé Sev'rance, et j'avais choisi de l'emmener avec moi et de l'aider quelles que soient les difficultés... De lui donner une réalité. Et j'étais maintenant sûr que le Sept de Cœur était réel lui aussi, d'une certaine façon. Je pense que le Capitaine voulait que je trouve Sev'rance et que je la ramène, c'est même probablement pour cela qu'il m'a laissé monter à bord...

— Et vous ? me questionna Sev'rance.

— Appelez-moi Thibault. Comment se fait-il que vous parliez ma langue, au fait ?

Sev'rance haussa les épaules.

— Quoi qu'on en dise, en apprenant sa langue maternelle, on n'apprend qu'à parler... La langue n'est qu'une connaissance qui nous sert à communiquer. Vous m'avez ramenée ici, j'existe pour vous, alors je parle de façon à ce que vous puissiez me comprendre ; je venais juste de retrouver corps quand vous m'avez trouvée, le Sept de Cœur a saisi mon âme, et sous la forme physique que j'ai à présent, mon cerveau connait votre langue. De la même façon, personne d'autre dans votre monde ne me verra... Ni ne vous verra me parler, ne vous en faites pas. Je n'existe, dans le temps comme dans l'espace, plus que pour vous.

— C'est triste...

— Le Sept de Cœur et vous m'avez sauvé d'un destin bien plus triste... Si je retrouve suffisamment d'espoir grâce à vous, peut-être pourrai-je repartir... C'est triste, mais cela doit arriver.

— Je vous aiderai ; vous n'aurez qu'à me raconter votre histoire, et je l'écrirai... J'inventerai le reste, au besoin.

— Vous m'aiderez... Quoi qu'il arrive ? Je n'étais pas forcément quelqu'un de bien, vous savez... C'est pour cela que mon âme partait mourir sur Ankou...

— Je vous aiderai... Je connais déjà un peu de votre histoire. Je sais que vous étiez une Jedi Noire, mais vous avez besoin de moi et vous voulez que je vous aide, alors je le ferai...

Je n'ajoutai pas qu'elle était beaucoup plus gentille que je me l'étais imaginé en jouant à Clone Campaigns ; mais cela s'expliquait aisément, se retrouver ainsi transporté loin de l'univers que vous considériez jusque-là comme la réalité, il y avait de quoi changer quelqu'un en profondeur... Et puis, avouons-le, si toutes les Jedi Noires pouvaient être aussi jolies !

— Vous croyez en moi ?

— Oui, aussi longtemps que vous en aurez besoin, et peut-être même après ! assurai-je.

— C'est parfait... Pour retrouver espoir, je veux être comprise. Je ne demande pas à être excusée de quoi que ce soit, seulement à ce que l'on comprenne... Mais je ne suis pas sûr de me comprendre moi-même... Il va me falloir du temps pour vous expliquer certaines choses.

— Nous en prendrons autant que vous voudrez... Mais je vais devoir vous laisser pour le moment, il faut que j'aille au lycée... Restez avec moi, restez vivante, je vous promets de faire tout ce que je peux pour vous.

Lorsqu'elle me rassura d'un discret hochement de tête, un sourire joyeux et reconnaissant aux lèvres, je sus qu'elle resterait avec moi... Ce qui m'arrivait était incroyable, bien sûr, et sans doute ne croyez-vous pas cette partie de mon histoire, vous devez penser que j'ai fait un rêve étrange et que ça s'est arrêté là ; mais moi, je voulais y croire... Peut-être est-ce pour cela que le Capitaine Vonotar est venu me chercher et m'a proposé de ramener à la vie sur Terre un personnage d'un autre monde, un monde qui est peut-être tout aussi réel que le nôtre, je ne sais pas... Sev'rance avait besoin de quelqu'un qui puisse avoir confiance en elle, qui veuille la rendre réelle. Quoi qu'il en soit, de fait, Sev'rance ne m'a plus jamais quitté depuis : où que je sois, je savais que dès que je serai seul, si je le lui demandais, elle viendrait me voir, elle n'a pas fini de me raconter ses histoires de l'autre monde, et c'est tant mieux ; il n'y a pas besoin de partir pour une autre Galaxie lorsqu'on garde un rêve vivant près de soi.

Voilà, c'est ainsi que j'ai rencontré Sev'rance Tann pour la première fois et que j'ai eu l'honneur de devenir son biographe.



[1]    Philip K. Dick

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